Texte critique sur la lutte en cours contre toutes les expulsions à Caen, avec l’occupation du squat du 202 rue de Bayeux par une assemblée d’individus regroupant sans-papiers expulsés du 115 et personnes solidaires.
On assiste au 202 rue de Bayeux à un écart de plus en plus flagrant entre une pratique de démocratie directe et d’autogestion affichée et une réalité qui, si elle peut parfois tendre vers une réalisation concrète de cette forme d’organisation, se voit souvent bloquée à la faveur de visées et de pratiques gestionnaires. Cette gestion n’émerge d’ailleurs pas forcément par goût pour l’autorité, mais pavée de bonnes intentions. Elle est aussi souvent héritée de pratiques militantes professionnelles, associatives et politiques.
L’autogestion signifie pour nous échanger et décider de manière collective, d’égal à égal ; c’est créer les espaces et les temps permettant cela. Partant de là, refuser la gestion c’est refuser la division entre celles et ceux qui détiendraient le savoir, et celles et ceux qui en seraient privés ; c’est refuser de diriger la vie des individus à leur place : c’est bien la différence entre lutter pour et lutter avec.
De la gestion comme seule vision du politique
Au fil du temps le versant « hébergement immédiat » évince celui lié à la lutte contre les politiques et logiques à l’origine des situations d’expulsions. A cela est souvent rétorqué par des détenteurs de papiers que les habitants et habitantes ne s’intéressent pas à ces questions. Ces propos sont pourtant démentis par le fait qu’une grande partie des habitants assistent à toutes les A.G. dites « de lutte » et aux manifestations.
Cette volonté de mettre à l’écart la lutte politique plus globale se ressent dans la division des tâches, tâches parfois monopolisées, mais plus souvent occupées par défaut ou par choix de ne pas y participer. Un exemple parlant est celui lié au rapport avec les médias : seuls participent au bulletin d’informations de l’assemblée générale contre toutes les expulsions les « radicaux » (1), tandis que les contacts avec les médias dits « mean stream » est faite par les représentants du collectif 14 (communiqués mis-à-part). Ni dans l’automedia, ni dans le recours aux médias traditionnels ne s’exprime réellement la diversité des positions de l’assemblée.
Ces différences de conception se lisent aussi à travers la forme même des assemblées. Se reproduisent en leur sein une certaine dépossession et des rapports de hiérarchie déjà à l’œuvre dans la société : peu de gens à part les expérimentés s’emparent de la parole – et généralement toujours les mêmes d’une ag sur l’autre – ; et si la barrière de la langue peut être une difficulté, elle n’est pas la seule cause. Le poids des héritages militants de tout un chacun est lourd, et les habitudes des militants aguerris viennent prendre toute la place dans cette lutte qui se veut ouverte, et où surtout les premiers concernés ne se trouvent plus qu’en position de suiveurs et suiveuses.
Palier à cette répartition inégale de la parole et de l’action nécessiterait de laisser des temps de discussions sur les questions importantes aux gens directement concernés, de ne pas oublier de demander un retour sur ce qui a été discuté et décidé par elles et eux, de multiplier les commissions et commencer les AG par des plus petits groupes avant de remettre en commun.
Le foyer d’hébergement qui vient
Il ne s’agit bien sûr pas d’imposer l’autogestion, ce qui serait un non sens absolu, d’autant que cette manière de fonctionner ensemble peut heurter les habitudes, aussi bien celles d’un certain nombre d’habitants étrangers que de militants détenteurs de papiers. Ce dont il s’agit ici est de savoir si on l’encourage ou si on la bâillonne.
Or, c’est bien une logique assistancielle et caritative qui est actuellement en place : non plus une solidarité mutuelle entre égaux, mais la philanthropie humanitaire et l’assistance du travail social qui reproduisent les structures inégalitaires en place, séparant aidantEs et aidéEs. Comme si les habitants et habitantes étaient des personnes innocentes et naïves, incapables de se prendre en charge et qu’il faudrait protéger. Comme s’il n’était pas possible de construire politiquement avec elles et eux, et parfois même d’être en désaccord et d’être en opposition. L’attribution par les seules militants et militantes des chambres et du matériel est un exemple de cette logique.
En bref, ce lieu est en passe de devenir un foyer d’hébergement bis, avec les risques d’infantilisation qui l’accompagne. Il est d’ailleurs significatif que des organismes comme le SAMU social, France Terre D’asile, etc. y renvoient les personnes en demande, faisant du 202 un simple relai, une soupape de l’Etat et de la merde qu’il crée. A force de ne vouloir faire que de l’hébergement, on finit par devenir le paravent des administrations et gouvernements responsables de cette situation…
Si le confort des habitudes fait que se reproduisent ces comportements et ces logiques gestionnaires, c’est aussi la peur qui permet à cette situation de s’installer : peur de perdre le contrôle, peur de l’essai ou du vide, peur de faire confiance. Et cette peur de l’autogestion permet que se pérennise comme solution systématique des règles strictes et imposées, ainsi que le pouvoir paternaliste de chefs autoproclamés. Ce qui semble aussi légitimer le pouvoir de ces chefs, c’est le plus grand nombre d’heures passé sur le lieu même. Or, si cette permanence pallie à un manque de présences sur le squat, elle ne justifie en rien que passer moins de temps sur le lieu équivaut à une incapacité d’en comprendre les enjeux ou une indifférence quant aux questions plus « quotidiennes ». Doit-on mettre en place un système de pointage et évaluer la pertinence des propositions et décisions en fonction du nombre d’heures passé par celui qui les émet ? Et quand il arrivera de nouvelles personnes à s’engager dans cette lutte, on leur dira de fermer leur gueule et de se contenter de suivre ? Si certainEs considèrent qu’une lutte est leur propriété, ou qu’ils et elles ont des places de pouvoir à prendre, de notre côté nous réaffirmons que les prises de pouvoir ne nous intéressent pas, et nous préférons les combattre.
Pour pallier à ces situations de pouvoir certaines pratiques commencent à se mettre en place comme des ateliers (cantine, bricolage, langue, projection…) et une ouverture plus effective de certaines commissions (juridique, repérage, bulletin d’infos). D’autres choses restent à tenter : AG « vie quotidienne » en langue étrangère par rotation ; création de mandats mixtes (entre militants et étrangers) et tournants ; laisser des places vides et marges de liberté non gérées par des militants détenteurs de papiers ; fixation d’une limite maximale de ces militants présents la nuit ; nouvelle discussion des principes de base qui définissent clairement l’orientation antiautoritaire et combative du lieu, principes à présenter aux nouveaux arrivants etc.
Gestion au cas par cas et respect du Droit
Le pouvoir cherche toujours à gérer les situations au cas par cas : isoler les personnes et les familles, masquer ce qui est commun entre chacun et chacune. Dans les faits, si le cas par cas permet qu’émerge des solutions pour quelques uns, cela signifie aussi qu’un certain nombre d’étrangerEs ne se verront offrir aucune solution. C’est dans la lutte que les situations individuelles peuvent se débloquer plus facilement et en plus grand nombre. Faire de cette option du cas par cas que cherche à nous imposer l’Etat notre unique stratégie, c’est accepter de participer à la gestion que lui-même opère. C’est laisser à l’Etat le champ libre quant au choix de qui mérite l’obtention de papiers ou de logements. Dans sa gestion quotidienne, l’Etat cherche d’ailleurs des interlocuteurs responsables dans les luttes ou des associations à même de relayer son travail. Nous ne serons pas de cette gestion là.
Par ailleurs, sur la question du logement, peut-on considérer comme une victoire la dispersion des étrangerEs et l’énième hébergement parfois encore moins pérenne que ce squat et le plus souvent dans des conditions matérielles des plus douteuses ? Car qu’en est-il des relogements proposés ? Et quand la Préfecture reloge, c’est dans des appartements sans meubles ni lits ou des hôtels miteux. Dispatcher les habitants aux quatre coins du Calvados a aussi pour conséquence de séparer les gens d’une dynamique de lutte construite ensemble, et de solidarités concrètes. De les isoler. Il est inquiétant de voir que la question du relogement ait mise sous silence les questions de l’obtention d’un logement décent, de l’autonomie des personnes et de la dignité des conditions de vie. Nous nous pensons apparemment capables de mieux évaluer les besoins des personnes qu’elles-mêmes.
Laisser faire cela, voire directement y aider à partir du moment où on donne une liste des noms des habitants, et où on s’empresse d’aller négocier, sans que rien de tout cela ne se discute collectivement, ou seulement de manière très superficielle avec les habitants, c’est participer aux mécanismes qui créent cette misère. C’est par ailleurs prolonger l’héritage du collectif 14 du simple respect du Droit, comme si l’Etat n’avait pas toujours enfreint ses propres lois quand cela sert son intérêt. C’est pour d’autres, qui laissent à quelques uns le soin d’entretenir les rapports avec les administrations, refuser de se salir les mains en espérant que d’autres le fassent à leur place.
Accepter d’être géré?
Mais ce mode de gestion semble aussi accepté par certains habitants et habitantes dont actuellement une majorité souhaite que l’accès à la nourriture et aux vêtements soit contrôlé par un français. Les situations complexes, les multiples conflits, les méfiances entre habitants, les attitudes individualistes, les habitudes d’avoir à faire à des associatifs ou à des travailleurs sociaux ne facilitent pas la sortie de cette gestion.
Et le problème n’est pas tant que des habitants et habitantes du squat restent parfois pris, et peut-être même se complaisent, dans une logique assistancielle, c’est que des gens soient prêts à les gérer. Si le fait d’être géré et dirigé n’est peut-être pas un problème pour certaines personnes, ça l’est pour nous. Nous refuserons d’endosser certains rôles, et nous chercherons à encourager l’autonomie des individus, à promouvoir des pratiques antiautoritaires et antisexistes, et à développer l’entraide mutuelle. C’est cette position que nous sommes un certain nombre à tenter de partager depuis un moment et qui semble aujourd’hui faire polémique. Nous ne souhaitons pas, contrairement à ce que certains et certaines nous intiment, la taire ou l’évacuer.
(1) par radicaux, on entend ceux et celles désirant lier dans une même lutte aussi bien les conséquences que les politiques et logiques produisant ces expulsions.
•Des empêcheurs-euses de gérer en rond (ou en carré)
