Bombardements turcs sur les bases du PKK et attaques en Turquie.
Les bombardements quotidiens sur les bases du PKK en territoire Kurde d’Irak se sont poursuivis sans interruption.
Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, des avions de l’armée de l’air turque ont visé le village de Zergelê, dans les monts Qandil. Bilan, 9 civils tués dont une femme enceinte. Une famille a été entièrement décimée.


Sept maisons ainsi que la mosquée ont été pulvérisées, le village a été pratiquement rasé.
L’offensive turque contre les Kurdes prend chaque jour plus d’ampleur. Les bombardements de la nuit du 31 juillet au 1er août, soit au 7ème jour, ont été les plus violents, avec plusieurs vagues successives.
Cela ne devrait pas s’arrêter. Erdoğan et son premier ministre Davutoğlu répètent en boucle qu’il n’y a aucune limite à ces attaques, qu’il n’y a plus de partenaire pour faire la paix, que la seule limite qui existe à leur yeux est que le PKK dépose les armes et accepte les termes de la Turquie… Selon la rhétorique de ses chefs, l’État turc s’est donc lancé dans une « guerre sans fin », dans un état de guerre permanent, un peu comme Israël ou bien d’autres États qui ne trouvent de solution à un problème essentiellement interne qu’en créant un autre problème, beaucoup plus grand, une guerre infinie, jusqu’à la capitulation ou l’éradication de l’ennemi, aux multiples implications internationales…
Pour sa part, le PKK n’a pas appelé à la reprise des hostilités, à la mobilisation en vue de mener une nouvelle guerre contre la Turquie. Il continue de parler de ripostes logiques et méritées aux attaques meurtrières de l’État turc, allié et supporter de Daesh, que ce soit sur le territoire de la Turquie – les dizaines de manifestants abattus par la police lors de la répression des manifestations de soutien à Kobanê en novembre et décembre 2014 et dont le massacre de Suruç marque le dernier épisode – ou contre les bases de la guérilla dans le Kurdistan d’Irak.
Après une pose de 24 heures dans les bombardements, ceux-ci ont repris dans l’après-midi du 4 août en territoire turc, dans la province limitrophe d’Hakkari où les guérilleros du PKK occupent plusieurs positions depuis longtemps dans cette zone montagneuse.
Dans la ville d’Agri, les forces de l’ordre qui traquaient des guérilleros ont abattus dans la rue un militant kurde ainsi que ses deux frères à leur domicile.
La campagne d’arrestations se poursuit sans relâche, souvent de nuit.

Quelques personnes sont libérées mais il y a toujours environ 1200 à 1500 personnes en détention, dont 15 djihadistes.
Ripostes en Turquie
Les ripostes de la guérilla du PKK (HPG, Forces de protection du peuple) et des autres composantes du mouvement kurde se poursuivent également avec des actions quotidiennes visant les forces de l’ordre ou des soldats. La plupart des actions armées se situent dans le Nord-Kurdistan mais certaines ont lieu plus loin en territoire turc, notamment à Adana (2 policiers abattus) ou encore à Istanbul (véhicules de la police incendiés).

Dans la nuit du 1er au 2 août, un véhicule piégé a été lancé contre une base de l’armée dans les environs de la ville de Dogubayazit (province d’Agri) faisant au moins 2 morts chez les soldats turcs et 31 blessés (dont 8 dans un état grave). Le bâtiment a été presque totalement détruit. Il y a quelques doutes sur le bilan officiel.

La version de l’État turc parle d’attentat suicide. Dans leur communiqué, les HDP parlent de « sabotage » et précise que les soldats touchés appartenaient aux forces spéciales.
Les attaques de la guérilla ont redoublé et pris de l’ampleur ce 4 août.
La riposte militaire de la guérilla du PKK semble suivre une courbe ascendante, à mesure que l’offensive turque se poursuit. Après la vague de bombardements massifs de la nuit du 31 juillet au 1er août et le massacre de civils dans le village de Zergelê (dans le Kurdistan irakien), les HDP ont décidé de relever d’un cran le niveau de l’affrontement.
Le 4 août au matin, une attaque de la guérilla dans la province de Şırnak a provoqué la mort de 3 membres des forces armées turques, 2 soldats et d’un supplétif du maintien de l’ordre (gardien de village). Il y aurait aussi 2 blessés. D’après les autorités turques une mine télécommandée à distance déposée au bord de la route aurait explosé au passage d’un véhicule faisant une patrouille.
Le même jour, le quartier général de la police de Yüksekova (Gewer en kurde) dans le district de Hakkari (zone frontalière de l’Irak et de l’Iran) a été la cible d’une attaque au lance-roquettes RPG. Des combats ont opposés les assaillants et la police pendant 20 minutes. Pas de bilan, des dégâts au bâtiment.
Une autre attaque au lance-roquette a frappé un centre de commandement de l’armée dans la ville de Silopi, province de Şırnak, près des frontières avec le Kurdistan irakien et le Rojava. Le bilan officiel fait état de 1 soldat tué, un autre blessé.
Toujours le 4 août, un blindé de l’armée est touché par une mine télécommandée sur l’autoroute entre Dersim et Erzurum, dans l’est de la Turquie. Cette région assez centrale du Nord-Kurdistan est un des bastions historiques du PKK. L’autoroute en question, sous quasi-contrôle du PKK, est régulièrement coupée par les interventions de la guérilla.

Enfin, on apprend le même jour que 3 camions travaillant pour le gouvernement ont été incendiés près de la ville de Şenkaya, province orientale de Erzurum et que l’oléoduc reliant Bakou (Azerbaïdjan) au sud de la Turquie (à côté d’Adana) via Tbilissi (Géorgie) a été saboté au petit matin.

En début de soirée de ce 4 août, le site Internet d’un quotidien turc proche de l’AKP rapporte de « trois officiers ont été blessés dans une attaque armée dans la province kurde de Muş », à l’est de la Turquie. Un peu plus tard, le même site Internet annonce qu’un policier a été sérieusement blessé lors de l’attaque d’un commissariat à Diyarbakır (Amed en kurde), la ‟capitale” du Nord-Kurdistan.
Dans la soirée, toujours ce 4 août 2015, d’importants combats étaient signalés dans la région montagneuse de Silopi (province de Şırnak), près de la frontière avec le Kurdistan d’Irak, entre la guérilla du PKK et l’armée turque.
Toujours le 4 août, dans la soirée, les affrontements de rue se sont poursuivis dans les grandes villes, comme ici à Istanbul,

là à Diyarbakır

ou encore là, dans une petite ville kurde proche de la frontière avec l’Irak.

La riposte kurde ne se limite pas à des actions de guérilla visant des cibles militaires. Actions d’autodéfense et sabotages économiques font également partie du panorama des modes de résistance. Les rassemblements, les manifestations (interdites la plupart) se poursuivent malgré la censure des médias et le blocage des moyens d’information type site Internet, comptes Facebook et Twittter. Il y a régulièrement des affrontements en soirée.

Depuis dix jours, les mobilisations et les actions offensives de résistances sont quotidiennes dans les provinces kurdes de Turquie. Dans certaines villes comme Cizre ou Diyarbakır, les habitants et des militants ont creusé des tranchées ou monté des barricades dans leurs quartier pour empêcher ou retarder des interventions de la police.



Dans de nombreuses villes et localités, des locaux de l’AKP ou des bâtiments de l’Etat turc sont visés, ou anonymement, ou par le YDG-H (mouvement de la jeunesse urbaine du PKK) ou par l’extrême-gauche turque.
Sur les grands axes, des checkpoints mobiles des HPG opèrent des contrôles des véhicules et des passagers. Des camions ont été à interceptés et incendiés à de multiples reprises pour bloquer la mobilité de la gendarmerie ou de l’armée de terre.

En priorité, des camions et véhicules civils travaillant pour le gouvernement sont visés par dizaines.

Des photos circulant sur les réseaux sociaux montrent des engins blindés de l’armée ou de la police incendiés ou détruits dans différences provinces.

Plusieurs oléoducs ont été visés, dont l’un acheminant le pétrole brut extrait dans le Kurdistan autonome d’Irak, ce qui a provoqué une polémique avec le gouvernement Barzani qui accuse le PKK d’avoir fait perdre beaucoup d’argent à la population (mais surtout à la famille Barzani et à ses amis !).
L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (Adana) [ voir ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ol%C3%A9oduc_Bakou-Tbilissi-Ceyhan ], a été saboté le 4 août par le PKK dans la province de Posof, près de la frontière avec la Géorgie dans le Nord-Est de la Turquie.
Chiffres
Le 1er août, contre toute vraisemblance, le gouvernement turc prétend que 260 membres du PKK ont été tués et 400 blessés depuis le début des opérations le 24 juillet, soit en une semaine. Le PKK communique peu sur les décès (1 cadre tué le 25 juillet, 3 combattants le 30 juillet…) mais les chiffres sont certainement bien inférieurs, de l’ordre d’une dizaine tout au plus selon certaines sources. Cela fait longtemps que les combattant-e-s kurdes disposent d’abris anti-aériens dans leurs bases arrière des monts Qandil.
Selon un décompte officiel repris par les agences de presse comme l’AFP, du 22 juillet au 1er août, 17 membres des forces de l’ordre et de l’armée turque ont été tués. Le 4/08, ce chiffre dépasse largement les 20 tués dans les rangs turcs.
Un 33ème mort – et 32ème victime – dans l’attentat-massacre de Suruç. Après 16 jours de soins intensifs, un des blessés du massacre de Suruç est décédé à l’hôpital. Il était âgé de 22 ans, s’appelait Vatan Budak et militait dans un groupe anarchiste d’Istanbul.

Répression
La répression ne faiblit pas. Le dernier chiffre circulant fait état de près de 1700 arrestations, 99% d’entre elles visant des personnes prétendument membre du PKK ou de la gauche révolutionnaire turque.
Le gouvernement turc a lancé une procédure judiciaire pour ‟troubles à l’ordre public” et ‟incitation à la violence” contre les 2 co-présidents du HDP (Parti démocratique des peuples), Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ Şenoğlu.
Le co-maire de la ville de Lice (province de Diyarbakır) a été arrêté pour « terrorisme ».
Les corps de 13 combattant-e-s des YPG/YPJ restent bloqués à la frontière entre le Kurdistan d’Irak et la Turquie. La Turquie refuse depuis le début de son offensive contre le PKK de laisser entrer sur son territoire les corps de 13 membres des milices kurdes de Syrie, pour qu’ils y soient enterrés. Tous originaires du Nord-Kurdistan (Turquie), ils se sont enrôlés dans les rangs des YPG et ont été tués au combat contre Daesh.

Les familles regroupées à proximité du poste frontière d’Habur qui attendent les cercueils à la frontière ont été attaquées par les forces de police par des lacrymos. Le 3 août, elles ont envahi les locaux de la préfecture de Şırnak pour exiger du gouvernement turc qu’il libère les cercueils.

L’enjeu politique/politicien
L’offensive contre les Kurdes répond essentiellement à des enjeux internes, tout en ayant des visées et implications régionales. Suite aux dernières élections législatives du 7 juin, l’AKP d’Erdoğan a perdu la majorité absolue en sièges qu’ils détenaient sans discontinuer depuis 2002.
L’escalade d’Erdoğan et de l’AKP contre les Kurdes intervient alors qu’ils étaient en train de perdre du terrain dans l’opinion en Turquie et que, simultanément, la question kurde redevenait au premier plan, particulièrement depuis la « révolution du Rojava », les batailles acharnées et meurtrières mais gagnées par les forces kurdes contre Daesh et l’implication du PKK dans les combats en Irak pour défendre les yézidis et d’autres minorités (dont des chrétiens) et plus globalement pour compenser les déficiences avérées des peshmergas du PDK de Barzani face aux djihadistes.
D’une part, l’AKP doit former une coalition avec au moins un autre parti pour former un gouvernement. Il a le choix entre le MHP (extrême-droite nationaliste, 16,3% des voix) et le CHP (social-démocrate kémaliste, 25% des voix). L’offensive contre le PKK a pour objectif de resserrer les rangs de l’opinion et des partis sur une base militariste et nationaliste, contre les Kurdes, mais aussi toutes les forces de contestation et les minorités. Les deux partis ‟laïcs” et nationalistes peuvent faire l’affaire et une coalition pourrait rapidement voir le jour avec au moins l’un de ces partis.
Mais, d’autre part, Erdoğan n’a pas abandonné son projet mégalomane néo-sultanesque d’hégémonie totale sur la Turquie, qui suppose de marginaliser les autres partis et pour cela d’obtenir une majorité des 2/3 des sièges au parlement afin de pouvoir modifier la constitution et instaurer un régime présidentiel autoritaire et semi-dictatorial. À minima, il se contenterait de retrouver une majorité absolue des sièges pour gouverner seul.
Dans tous les cas, il doit montrer qu’une coalition ne fonctionne pas et alors dissoudre le parlement et organiser de nouvelles élections, cette fois après avoir réduit au silence le parti de gauche « pro-kurde » HDP qui avait obtenu une représentation parlementaire en dépassant les 10% des voix (13,1% et 80 élus). La campagne de criminalisation est en cours depuis le massacre de Suruç et la vague d’arrestations dans le pays s’accompagne de lynchages médiatiques associant le HDP et le terrorisme séparatiste anti-turc. Les quelques médias pro-HDP sont progressivement privés de moyens d’expression, les sites Internet rendus inaccessibles et les comptes Twitters bloqués…
Pour l’instant il y a un partage des rôles. Le premier ministre Davutoğlu discute pour former une coalition tandis qu’Erdoğan laisse clairement entendre qu’il n’y aura pas d’accord et qu’il faut aller vers des élections.
Le 2 août, dans un entretien avec des ONG, le premier ministre Davutoğlu n’hésite pas à déclarer que la situation de chaos que connait la Turquie actuellement est la conséquence du mouvement de protestation de Gezi en 2013 ( !) Un peu parano, mais il n’a pas tort. Depuis Gezi, les foyers de contestations se sont multipliés, les paroles se sont libérées et la base électorale de l’AKP s’est effritée, tandis que la HDP parvenait à capter une grande partie de la contestation en Turquie.
Le PKK en Irak et la politique du gouvernement kurde d’Irak
Terrible ironie de l’histoire du présent, c’est aujourd’hui 3 août 2015 le 1er anniversaire de l’assaut de Daesh dans le nord de l’Iraq, au cours duquel des milliers de yézidis, une minorité confessionnelle de langue kurde, ont été massacrés, des milliers d’autres, surtout des femmes et des jeunes filles, ont été enlevées pour être ‟offertes” à des chefs et à des combattants de Daesh ou vendues à des hommes dans les zones contrôlées par les djihadistes.

C’est aussi le 3 août 2014 que les guérillas du PKK sont intervenues vigoureusement en territoire irakien, en particulier en organisant un couloir d’évacuation humanitaire dans les monts Singar (province de Ninive) où s’étaient réfugié des dizaines de milliers de yézidis. Le chiffre de 200 000 civils menacés de mort, de rapt et de viol, qui ont pu être sauvés et évacués est couramment cité.


Cette intervention du PKK, concrètement de la guérilla venue des monts Qandil aujourd’hui bombardés, appuyée par des miliciens et miliciennes kurdes de la Syrie voisine, avait permis de bloquer l’offensive djihadiste qui menaçait toute la zone, y compris Erbil, la capitale du Kurdistan d’Irak, suite à la fuite éperdue des peshmergas (nom des combattants kurdes d’Irak) devant les combattants de Daesh. Les guérillas du PKK, ainsi que des détachements des YPG/J, sont toujours présents dans la région. Ils aident les yézidis à s’autodéfendre en créant leurs propres milices (les Unités de Résistance de Sinjar, YBŞ en kurde), en initiant la mise en place d’une assemblée populaire des réfugiés du mont Sinjar et une organisation autonome des femmes et en les épaulant militairement en première ligne sur la ligne de front contre Daesh, front qui passe par la ville de Sinjar, moitié occupée par les djihadistes, moitié par les forces yézidies et kurdes.

Les combattants des HPG et combattantes des YJA-Star (PKK), avec les YPG/J (PYD) du Rojava, se battent aussi aux côtés d’autres forces yézidis, comme les HPŞ (Forces de défense de Sinjar).
L’existence de ces forces autonomes des habitants, majoritairement yézidis, de la région de Sinjar est combattue par le PDK de Barzani qui ne veut pas voir son hégémonie contestée. Pour cela, il cherche ou bien à imposer son pouvoir sur un territoire qui d’ailleurs ne fait pas partie du Kurdistan d’Irak, ou bien à contraindre les yézidis à se placer sous la tutelle des Unités de mobilisation populaire (PMU en anglais) formées par les milices chiites irakiennes pour combattre Daesh. Bien évidemment, les nouvelles forces yézidis nées depuis un an, c’est-à-dire postérieurement à la tentative djihadiste d’extermination totale, refusent catégoriquement de se soumettre au KRG comme aux chiites et revendiquent leur autonomie politique et territoriale dans la province irakienne de Ninive. Une grande partie de ces forces voit dans le confédéralisme démocratique du Rojava une source d’inspiration pour la lutte d’aujourd’hui et pour ce qu’elles souhaitent mettre en place dans l’après-guerre contre Daesh.
D’importantes commémorations ont eu lieu ces 3 et 4 août dans les monts Sinjar, avec la présence de multiples délégations (associations de yézidis, jeunes réfugiés venus d’un camp situé à 120 kilomètres de là, représentants du Rojava, etc.) Forte présence des YBŞ, principale milice du Sinjar, formée sur le modèle des YPG/J.

Aujourd’hui, un an après qu’un véritable génocide a pu être évité grâce aux combattants kurdes du PKK et des YPG/J de Syrie, le gouvernement d’Erbil, dirigé par Barzani (représentant de la bourgeoisie affairiste enrichie par le pétrole, alignée sur la Turquie et les États-Unis), ne lève pas le petit doigt pour empêcher les bombardements de l’armée turque sur les bases du PKK, accusant même le PKK d’être responsable, par sa présence dans la région, de la mort des civils tués par l’armée turque dans un petit village où les combattants ne stationnent jamais.
Dans un discours de commémoration ce 3 août, Barzani a remercié les YPG de leur intervention mais n’a pas mentionné le PKK. Évidemment. C’est exactement la même orientation que celle des États-Unis et de l’UE et qui est reprise par tous les médias occidentaux : il y aurait les ‟bons” Kurdes en Syrie qui combattent Daesh et les ‟mauvais” du PKK qui sont des « terroristes » et qui menacent la stabilité des pouvoirs étatiques régionaux. Positionnement évidement hypocrite car ces composantes (partis, milices…) sont inséparables, font partie d’un même mouvement, sont organiquement fédérés et unis par le même projet politique, les mêmes références, la même stratégie.
Un an après les massacres et les rapts de masse, chaque semaines, de nouvelles fosses remplies de cadavres sont découvertes, chaque semaine des petits groupes de femmes yézidis enlevées et réduites en esclavage parviennent à s’échapper de l’emprise de Daesh. Des dizaines de milliers de réfugiés sont dans des camps de fortune dans la région de Dohuc ou d’Erbil au Kurdistan d’Irak, quelques milliers qui ont de la famille en Europe ont fui vers divers pays dont l’Allemagne où réside une forte communauté yézidie. Il n’y a pas de bilan des exactions de Daesh d’août 2014. Les morts se compteraient entre 5 et 7000, les femmes et jeunes filles enlevées entre 6 et 8000. Près de 2000 d’entre elles auraient réussi à s’échapper ou aurait été “achetées” par des familles yézidis et des donateurs pour les libérer.
En ce jour anniversaire, on apprend qu’un nouveau groupe de plusieurs dizaines de yézidis sont rentrés dans la région de Singar après une formation acquise au Rojava auprès des milices YPG/J.
Sur le front de Sinjar où les HPG et YJA-Star jouent un rôle décisif, les attaques de l’aviation turque sur les bases du PKK sont directement une aide aux djihadistes.
Le KRG contre la gauche kurde
Exemple récent de répression contre la gauche kurde. Quatre internationalistes ayant combattu dans les rangs des YPG ont été arrêtés par le KRG (gouvernement régional kurde d’Irak) et mis en prison dans la même cellule que des djihadistes.
À leur retour de Syrie, après avoir combattu avec les YPG pendant environ 3 mois, quatre internationalistes, 2 citoyens des États-Unis, un Italien et un Russe ont été arrêté et maintenus en détention pendant 23 jours au Kurdistan d’Irak. A leur retour dans leur pays, les deux étatsuniens viennent de révéler publiquement ce qui leur est arrivé ainsi qu’à deux autres volontaires internationaux, alors qu’ils étaient en transit pour regagner leur pays après avoir libéré des villes et des villages kurdes et arabes de la domination de Daesh. Mis en détention pendant 23 jours, ils ont dû partager la même cellule avec des prisonniers soupçonnés d’être membres de Daesh, alors qu’ils avaient tous les quatre expliqué aux fonctionnaires kurdes du gouvernement autonome qui ils étaient, pourquoi ils étaient là et qui ils étaient venus combattre. C’est une intervention diplomatique de l’ambassade des États-Unis à Erbil qui a mis fin à cette incarcération.
Le KRG ne peut pas attaquer ouvertement les forces de la gauche kurde car il doit composer avec une partie de son opinion, notamment dans la jeunesse et parmi les peshmergas chez qui les YPG/J et le PKK jouissent maintenant d’un grand prestige. Il a même fournis des armes, légères et peu nombreuses il est vrai, avec l’accord des États-Unis, aux milices YPG/J. Mais parallèlement, il réprime, entrave, bloque la frontière avec le Rojava… Double ou triple jeu comme la plupart des acteurs de ce conflit.
Syrie
Hasakah
Après 39 jours de combats, les YPG/J et leurs alliés dans cette région (Conseil militaire syriaque et l’armée al-Sanadid de la grande tribu arabe bédouine des Shammar) ont annoncé la libération toitale de la ville de Hasakah. Avant l’offensive de Daesh sur la ville, cette capitale de province était co-administrée de fait, en gros à 50-50, par l’armée du régime dans la partie sud et les forces kurdes dans la partie nord. Au terme de 3 mois de combats, le rapport de forces s’est modifié : les forces armées fidèles au régime de Damas ont perdu beaucoup de terrain tandis que les YPG/J se sont emparées de secteurs à l’ouest, à l’est et au sud de la ville. Le nouveau rapport avoisinerait les 25/75 en faveur des forces kurdes et leurs alliés dans le canton de Cizirê/Jazira.
Des affrontements ont d’ailleurs éclatés juste après la défaite des djihadiste entre une milice pro-Assad et les YPG, montrant à quel point les rapports sont tendus, au bord de l’explosion. Mais aujourd’hui, les forces pro-Assad n’ont plus les moyens d’imposer leurs conditions dans cette ville.
Les YPG/J et leurs alliés ont en outre saisi d’importantes quantités d’armes et de munitions de tous calibres, y compris des camions militaires, plusieurs blindés légers sur roue et six chars de combat…


Avec leurs improbables véhicules bricolés au blindage léger made in Rojava, les YPG sont en train de se constituer un arsenal digne d’une véritable armée de terre.

Le 2 août, les djihadistes ont pris le contrôle d’une partie des Monts Abdullaziz, à l’ouest d’Hasakah, avant d’en être rapidement chassés.
Tal Abyad
Dans cette ville clé situé à la frontière avec la Turquie, et dont la prise a permis de réunifier les 2 cantons kurdes séparés de Kobanê et Cizirê, une ‟Assemblée des peuples de Tal Abyad” a été créée le 29 juillet. Cette ville est très largement peuplée de résidents arabes et de plusieurs minorités (arméniens, assyriens, kurdes…). La gauche kurde de Syrie veut en faire le symbole de son projet politique d’une Syrie démocratique basée sur la pluralité et le dépassement des appartenances et des ethnicités.
Kobanê
Une tentative djihadiste de reprendre pied dans la ville de Sarrin a été déjouée et l’attaque a été repoussée. Au moment de l’attaque djihadiste sur Sarrin, des avions turcs ont survolé le secteur à basse altitude.
Dans le nord-ouest du canton de Kobanê, la ligne de front correspond pour l’instant à la frontière naturelle de l’Euphrate, avec à l’est les YPG/J et leurs alliés dans cette région (“Volcan de l’Euphrate”, composé d’ex-bataillons de l’Armée syrienne libre) et sur la rive occidentale (province d’Alep) les djihadistes de Daesh.
Nord d’Alep et Afrin
Alors que Daesh occupe tout le nord-est de la province d’Alep sur environ 70 km le long de la frontière avec la Turquie, le nord-ouest est une des places fortes des islamistes de la Jaish al Fatah, l’Armée de la Conquête. C’est une coalition de divers groupes salafistes dont les plus importants sont Ahrar al-Sham (proche d’Al-Qaïda et des Talibans afghans) et le Front al-Nosra (Al-Qaïda au Levant). Cette coalition est ouvertement soutenue, armée et financée par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie. La formation de cette « armée », au début de l’année 2015, correspond exactement à la réconciliation entre ces trois pays juste après l’arrivée d’un nouveau roi à la tête de l’Arabie saoudite visant à réconcilier tous les courants islamistes, des Frères musulmans aux salafistes, contre l’ennemi commun : l’Iran. Une coalition de pays pro-islamistes qui est rappelons-le fortement appuyée par la France de Hollande qui vend des armes, des avions de combats, soutient diplomatiquement ces pays dans la répression des soulèvements internes et leurs interventions externes (Yemen), n’intervient pas contre Daesh en Syrie…
Au début du mois de juillet, une première unité de combattants armés, équipés, financés et entrainés par les États-Unis, avec l’aide de la Turquie, s’introduisait en territoire syrien depuis la Turquie. Composée de 54 membres ( !) triés sur le volet, cette ‟Division 30” était censée être le premier noyau d’une force qui devrait atteindre 5400 combattants pour faire contrepoids aux djihadistes…
Mais seulement voilà que le Front al-Nosra (AQ) n’entend pas laisser le moindre espace à des combattants clairement associés aux États-Unis qui, à plusieurs reprises et récemment, ont mené des bombardements sur ses positions, tuant plusieurs dizaines de militants et de cadres.
Le 28 juillet, de Front Al-Nosra enlève le chef de cette division, son adjoint et 16 autres combattants alors qu’ils revenaient d’une réunion sur le côté turc de la frontière. Dans la nuit du 1er ou 2 août, le Front al-Nosra qui assiégeait cette ‟Division 30” appelé aussi ‟Nouvelle Syrie”, était bombardé par les États-Unis, ce qui a permis au reste de cette unité d’abandonner son QG, de prendre la fuite et partir se réfugier dans le canton kurde d’Afrin. Bilan : 18 prisonniers, 7 tués au cours des combats, moins de 20 survivants en fuite dont la moitié de blessés. Fiasco complet pour les États-Unis.
Un épisode qui illustre à la fois les contradictions, les incohérences et les impasses de la politique états-unienne dans la région en général et en Syrie en particulier.
Des combats sporadiques ont opposés les YPG/J d’Afrin et le Front al-Nosra au cours des derniers jours dans deux zones limitrophes du canton kurde, au sud et à l’est.
Ce 3 août, al-Nosra a pris le contrôle total de la ville d’Azaz. Ville frontière avec la Turquie, visée lors de la dernière offensive de Daesh dans cette zone, elle est aussi située à la limite du canton d’Afrin.

Il y a une trêve depuis six mois entre le Front al-Nosra et les YPG d’Afrin. S’agit-il d’actions visant à tester la capacité de réaction des YPG ou le début d’une offensive ? Le même week-end, des combats ont opposés dans la même région une unité de la Jaish al-Thuwar (opposition dite modérée) et une autre du Front al-Nosra.
Dans la foulée de leur fiasco, les États-Unis ont lancé une frappe aérienne contre le Front al-Nosra le 31 juillet. Ce n’est pas la première fois que ce groupe d’Al-Qaïda est visé mais cette fois, les États-Unis l’ont rendue publique le 4 août en ajoutant que c’était une riposte visant à « défendre » tous ceux qui s’en prendrait aux unités formées et armées par eux, en précisant que le régime syrien « ne devait pas interférer » dans les actions menées par ces groupes. Jusqu’ici, la doctrine officielle de Washington était qu’ils menaient des frappes « contre le terrorisme », terme élastique et flou mais signifiant ici Daesh et la mouvance Al-Qaïda. Il y a là clairement une inflexion qui donne maintenant une couverture aérienne à une partie de la rébellion anti-Assad, y donc compris face au régime.
Le même jour, ce 4 août 2015, al-Nosra annonçait la capture de 5 nouveaux combattants d’une unité armée et entraînée par les États-Unis. Cette arrestation se serait déroulée près de la frontière turque, à la hauteur du Sanjak d’Alexandrette (nord-ouest de la Syrie).
Depuis l’offensive de la Turquie contre le mouvement kurde, l’opposition syrienne « officielle » se déchaîne. Dans un entretien du 2 août, la Coalition nationale syrienne accuse les YPG/J d’être « un groupe extrémiste » allié de Bachar al-Assad. Une des composantes laïques de la CNS, les Comités Locaux de Coordination, viennent d’annoncer le 1er août leur départ de cette ‟coalition”, l’accusant d’être minée par « des intérêts personnels » et de faire le jeu de « blocs liés à des forces étrangères ». La CNS ne joue certes qu’un rôle de façade et ne représente pas les mouvements armés sur le terrain quand bien même elle en épouse les positions.
Dans le nord de la Syrie, les régions d’Alep et d’Idlib notamment, la seule force que l’on peut qualifier de ‟modérée”, est constitué par le regroupement appelé Jaysh al-Thuwar (Armée révolutionnaire), créé en mai 2015 par l’alliance de plusieurs brigades de l’ex-Armée syrienne libre. Le Jabhat al-Akrad (Front kurde), lié aux PYD-PKK, mouvement qui opère dans les zones de peuplement mixte en dehors des trois cantons du Rojava, notamment à Alep, fait partie de la Jaysh al-Thuwar. Les brigades non-kurdes alliées des YPG/J dans le canton de Kobanê, et qui forment le Burkan al-Furat (‟Volcan de l’Euphrate”) font partie formellement de la Jaysh al-Thuwar ainsi que des brigades éparpillées, initialement de la région de Deraa, qui devraient se réactiver lorsque l’offensive sur la “capitale” syrienne du califat sera lancée.
Militairement, avec moins de 10% des effectifs combattant de l’ensemble de la rébellion (hors Daesh), c’est aujourd’hui une ‟armée” qui ne fait pas vraiment le poids dans toute cette partie du territoire syrien face aux regroupements salafistes et djihadistes que sont l’Armée de Conquête (dans tout le Nord-Ouest de la Syrie) et Ansar al-Sharia (les Partisans de la charia) pour la ville d’Alep.
L’accord entre les États-Unis et la Turquie
Rien n’a filtré et aucun deal formel n’a été conclu. C’est encore un accord virtuel, faisant l’objet de fuites dans la presse et d’un marchandage diplomatique entre les deux pays.
Ce que l’on sait, c’est que la Turquie a autorisé les Etats-Unis et les autres pays de la ‟coalition” contre Daesh à utiliser un aéroport situé sur son territoire.
Concernant, la zone tampon en territoire syrien, la seule chose qui semblait claire est sa localisation : entre Jarabulus et le village de Marea, au nord d’Alep (et à l’est du canton kurde d’Afrin), sur une longueur de 90 kilomètres et une profondeur de 40-50 km. (voir carte)

L’interprétation d’Erdoğan est celle d’une « Safe Zone », une zone de sécurité ou « No-Fly Zone », zone d’exclusion aérienne. Cela vise en priorité le régime d’Assad car c’est la seule force armée qui possède une aviation. Cette zone serait occupée par des milices de l’opposition (de fait islamistes et salafistes) proches par la Turquie et contrôlées par elles avec l’alibi humanitaire de permettre la réinstallation de réfugiés sur le sol syrien.
Pour les États-Unis, la priorité, c’est plutôt Daesh et aussi le Front al-Nosra. Pour eux, il s’agirait plutôt d’une « No-Isis Zone », une ‟zone libérée de Daesh”, occupée par des opposants ‟modérés”. Or, la faiblesse ou quasi-absence d’opposants ‟modérés” sur le terrain, rend ce projet totalement inopérant. Cependant, la zone occupée aujourd’hui par Daesh dans le nord de la province d’Alep, fait partie, sans doute possible, des discussions entre les États-Unis et la Turquie, avec comme question centrale : qui doit occuper cet espace ?
Les États-Unis semblent miser sur l’émergence d’une force ‟modérée” (dans laquelle ils incluraient les Kurdes des YPG/J et du Jabhat al-Akrad à condition qu’ils se distancient du PKK) tandis qu’Erdoğan veut n’importe qui, de préférence des islamistes (Daesh, al-Nosra, Ahrar al-Sham et autres djihadistes) sauf une alliance qui inclurait les Kurdes et leur offrirait une large autonomie. Dans la pratique, certains groupes salafistes semblent vouloir afficher une apparence de ‟modérés” (article d’un chef d’Ahrar al-Sham dans le Washington Post le 10 juillet 2015, deux interviews coup sur coup du chef d’al-Nosra sur la chaîne qatarie Al-Jazeera…)
Important à savoir. Dans cette zone frontalière vit une minorité turkmène. Si plusieurs mouvements appartenant à la Jaysh al-Thuwar comportent des combattants turkmènes, le pouvoir à Ankara joue aussi sur cette carte ‟ethnique” (comme en Irak) pour contrer et combattre toute alliance avec les Kurdes influencés par la mouvance apoïste PKK-PYD au prétexte qu’ils auraient comme projet de procéder à des ‟nettoyages ethniques”.
Nul doute que dans un futur proche, Erdoğan, l’AKP et les nationalistes turcs entonneront cette petite musique en guise de campagne de propagande pour combattre l’avancée des forces kurdes et leurs alliés dans le nord de la région d’Alep, c’est-à-dire dans la « zone de sécurité » que veut imposer la Turquie en territoire syrien.
Déjà, un quotidien turc publie un placard où Alep figure comme la 82ème province de la Turquie…

Simple frime propagandiste de caractère colonialiste ou anticipation d’une prochaine intervention terrestre de l’armée turque ?
à suivre…
M.P., le 4 août 2015
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Pour info, une carte interactive du Kurdistan et des combats qu’y s’y déroulent : ici
Source : OCL.