La vidéo n’a pas plu aux gendarmes. A la fin de l’année dernière, nous publiions une Zapnet titrée :
« Plateau de Millevaches : des manifestants enferment des gendarmes dans leur caserne. »
Sur la vidéo, d’un peu moins de cinq minutes, une voix off appelle à « bloquer » les gendarmeries, commissariats et casernes. Il est fait référence à la mort de Rémi Fraisse, tué par une grenade sur le chantier du barrage de Sivens.
On y voit aussi des images d’une manifestation réunissant, selon Le Populaire du Centre, « près de 80 personnes », devant la gendarmerie d’Eymoutiers (Haute-Vienne). C’était le 8 novembre dernier.
Les délices de Tarnac
Lors de ce rassemblement, les portillons qui entourent les locaux de la brigade sont cadenassés une nouvelle fois (ils l’avaient déjà été au cours de la nuit précédente comme plusieurs autres brigades de la région). Un pique-nique commence, non loin de deux banderoles : « Désarmons la police » et « A la niche les cognes ».
Voilà. C’est le genre d’agit-prop coutumière de ce Limousin, où se trouve Tarnac, célèbre après un feuilleton de justice devenu comique. Mais les gendarmes n’ont pas aimé. Une enquête a été ouverte. Et le parquet confirme qu’une personne est convoquée le 3 septembre prochain pour « entrave au mouvement de personnel et matériel militaire » et manifestation non autorisée.
Les enquêteurs se sont acharnés à retrouver celui qui a posé le cadenas. Leur travail n’est pas sans rappeler les délices de l’affaire Tarnac, où le dossier était orienté vers une description toute policière des activités des habitants de la ferme du Goutailloux. Dans « l’affaire du cadenas », les forces de l’ordre ont aussi pris la chose très au sérieux, parlant d’abord de « terrorisme » dans l’enquête de « flagrance ». Mais l’enquête préliminaire a calmé le jeu.
Coupat, « leader charismatique »
Celle-ci s’ouvre par un compte-rendu inquiétant. On y apprend que, depuis la mort de Rémi Fraisse, la « mouvance anarcho-libertaire d’extrême gauche » (ouf) est de « plus en plus active dans sa lutte insurrectionnelle ».
Pour être certain que le contexte soit bien compris, l’officier de police judiciaire se fait historien « de la mouvance anarchiste du Limousin ». C’est d’abord, entre les années 90 et 2000, l’implantation « de yourtes » qui vont « engendrer une profonde discorde avec les élus et la population ».
Puis la médiatisation « des inculpés de Tarnac, » dont il oublie de dire qu’elle fut orchestrée par le ministère de l’Intérieur, fait affluer les « membres se revendiquant des milieux anarcho-autonomes » autour de Julien Coupat, encore décrit comme « un leader charismatique et idéologue ».
C’est dans ce contexte que cinq brigades de gendarmerie sont bloquées avant la manifestation d’Eymoutiers.
L’unité « neutralisée »
En arrivant le matin du 8 novembre, le gendarme Loiseau ne peut pas prendre son poste. Des constatations sont faites. Mais, rebelote, vers midi, la manifestation pointe son nez et un « individu » repose une chaîne sur l’entrée de la gendarmerie.
Voilà qui fait craindre une « neutralisation de l’unité en vu de commettre un méfait à Eymoutiers ». Surtout, la présence d’un homme « avec un chien husky » déjà aperçu par les gendarmes fait soupçonner « une reconnaissance ». Le matin et l’après-midi, ils récupèrent tout ce qu’ils peuvent, dont des mégots de cigarette (on ne sait jamais) et « un tract appelant à l’insurrection ».
Il pleut, mais une éclaircie permet de prendre une photo de la scène. C’est du niveau des « Experts » : petits numéros devant l’amas de colle à papier peint, l’affiche revendicatrice et la chaîne antivol. De tout cela, les enquêteurs ne tireront pas grand-chose.
Des photos prises depuis les fenêtres
Heureusement pour eux, la manifestation offre plus d’indices… Depuis les fenêtres, les gendarmes prennent des photos. Horreur, l’un des manifestants tient une chaîne et un cadenas dans les mains. Il sort du groupe et cadenasse le portillon avant d’enlever sa capuche. On le reconnaît. Où on croit le reconnaître. C’est lui qui sera convoqué devant la justice.
Deux jours plus tard, les enquêteurs tombent sur Rue89. La vidéo est décortiquée. On y voit la pose du cadenas de la nuit, mais les mains sont gantées. Un peu plus loin, un bonnet permet d’identifier une autre personne impliquée dans le blocage de la journée. Mais les enquêteurs ne sont pas sûrs de leur coup.
Cette personne va appeler la police quelques mois plus tard pour s’enquérir de sa convocation. Non, elle ne peut pas venir. Elle ne donnera pas plus de renseignements. Elle se trouve à Rouen. Elle passera un jour, peut-être à Pâques, si elle a le temps.
« Alchimie33 »
Décidément, les enquêteurs n’ont pas de chance. Les analyses des scellés ne donnent rien. Tout comme une enquête dans les commerces du coin pour repérer qui a acheté les cadenas et chaînes. Les coquins ont payé en espèces, sans carte de fidélité… Et les traces relevées (empreintes, etc.) ne trouvent pas de correspondance dans le Fichier national des empreintes génétiques (Fnaeg).
A ce stade, rien n’est perdu. Plusieurs gendarmeries ont été cadenassées. En comparant les données téléphoniques, il est possible de cerner le ou les personnes qui se sont trouvées sur tous les lieux concernés. C’est très scientifique : il suffit de faire un tableau avec une colonne par antenne-relais et de regarder qui coche toutes les cases. Mais là encore, les enquêteurs galèrent : les individus habitent dans le coin. C’est un fouillis inutilisable.
Quand ça veut pas… Les forces de l’offre essaient de tirer quelque chose de l’adresse IP ayant servi à mettre en ligne la vidéo sur Dailymotion par un certain « Alchimie33 ». Elles trouvent une adresse e-mail, elle aussi très « heroic fantasy », et demandent à Free d’identifier la personne concernée. Mais tout cela s’enlise : les données sont manquantes. On ne peut identifier l’utilisateur…
Cinq ans de prison, 75 000 euros d’amende
Bon OK, dernière tentative. La comparaison de la voix off. Les gendarmes pensent qu’elle appartient à Serge Quadruppani, dont les enquêteurs ont appris sur Wikipédia qu’il « se sert du roman noir pour aborder de grandes questions de société ». Mais la comparaison des voix ne permet pas d’établir une concordance avec une interview donnée par l’écrivain sur une radio locale.
Il reste à se fonder sur les photos prises pendant la manif. Gregory S., 35 ans, doit comparaître à Guéret le 3 septembre. « L’entrave au mouvement militaire […] en vue de nuire à la défense nationale » est punie de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. Ça fait cher pour un cadenas.
Source : Rue 89.
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Correspondance « anarcho-autonome » – Serge Q. écrit au major Didier D.
Qui a dit que les uniformes ne s’y entendaient pas en matière de littérature ? Que les képis n’entravaient rien aux belles lettres ? Certainement pas Serge Quadruppani. Lui n’a pas manqué de noter combien la prose gendarmesque faisait preuve d’évidentes qualités littéraires - imagination fertile, sens de l’hyperbole et audace du scénario. Il s’en explique ici.
Et une nouvelle casquette pour l’ami Serge ! Il était déjà - entre autres - romancier et traducteur, le voilà désormais idéologue du plateau de Millevaches, en compagnie de Julien Coupat. Une belle promotion, due à l’imagination débridée des pandores de Haute-Vienne.
Ces derniers s’en disent persuadés : Serge Quadruppani, qui habite le département depuis 2011 et qui s’est logiquement investi dans la vie locale, est « l’un des fondateurs » et animateurs de l’Assemblée populaire du plateau de Millevaches, structure informelle créée en 2010, ouverte à tous et qui se réunit quand ses membres éprouvent le besoin de se rencontrer et de discuter. Laquelle assemblée, soulignent les uniformes, a revendiqué1 le cadenassage du portail de la gendarmerie d’Eymoutiers, le 8 novembre 2014, lors d’une manifestation pacifique en mémoire de Rémi Fraisse. Une action plutôt bon enfant. Un cadenas, une chaîne : et hop, voilà les gendarmes symboliquement enfermés en leurs murs pour quelques heures. Sauf qu’ils n’ont pas vraiment goûté la plaisanterie.
Ils ne l’ont même tellement pas goûté que Grégory, jeune homme accusé d’avoir posé chaîne et cadenas, comparaîtra le 3 septembre devant le tribunal de grande instance de Guéret pour « entrave au mouvement de personnel ou de matériel militaire » (pis, à l’origine, l’enquête de flagrance avait été ouverte pour « terrorisme » par « dégradation de bien » et « participation à un mouvement insurrectionnel »…). Contre lui, et contre l’esprit résistant du plateau en général, ceux qui ont mené l’instruction gendarmesque ont déployé une véritable débauche de moyens (jusqu’à visiter une trentaine de commerces de la région pour retrouver les récents acheteurs de chaînes et de cadenas). Et ils ont élaboré une très fantasque littérature, listant les supposés « sympathisants de la communauté anarchiste », reprenant tous les poncifs du genre (à commencer par la désormais célèbre « mouvance anarcho-autonome ») avant de présenter l’Assemblée du plateau comme une « structure clandestine dont la finalité portait sur des opérations de déstabilisation de l’État par des actions violentes ». Mazette !
Une vaste rigolade2, qui se donne à lire dans le rapport de synthèse d’instruction, à télécharger ci-dessous (en quatre parties) :
À ce grand délire gendarmesque, l’ami Serge, ci-devant désigné par les uniformes comme « théoricien » du plateau, a choisi de répondre sur le même ton. Celui de la littérature. Il a donc pris sa meilleure plume pour écrire au major Didier Dupre, qui a signé ce très fantaisiste procès-verbal de synthèse :
Fiche de lecture à destination du Major Didier Dupre, officier de police judiciaire en résidence à la SR de Limoges, région de Gendarmerie du Limousin, Section de recherches
J’ai eu entre les mains votre synopsis de roman policier intitulé Procès-Verbal de Synthèse et, comme vieux professionnel (une trentaine de polars, tout de même), je me permets de vous adresser ces quelques observations qui pourraient vous être utiles dans cette carrière de romancier que, visiblement, vous souhaitez entamer. J’ai bien saisi l’intention derrière votre écrit : il s’agit, en vous glissant dans la peau d’un narrateur qui exercerait le même métier que vous mais qui aurait plus de préjugés idéologiques que vous, de vous placer dans la grande tradition du roman noir véhiculant une critique sociale qui, de Jean Amila à Jean-Patrick Manchette, n’a cessé de dénoncer les dérives autoritaires et liberticides de la société moderne. Et je dois dire que sur ce sujet là, vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère !
Mais c’est justement là où le bât blesse : votre projet souffre d’un manque total de crédibilité. Comment, en effet, imaginer qu’aujourd’hui, un officier de gendarmerie, c’est-à-dire quelqu’un qui a fait tout de même quelques études au-delà du brevet des écoles, puisse qualifier de « lutte insurrectionnelle », je vous cite, « l’organisation de réunions, rassemblements, distributions de tracts, collages d’affiches », c’est-à-dire très exactement l’exercice de libertés garanties par la constitution ? À cette liste, vous ajoutez le « déplacement sur des lieux » que vous qualifiez de « stratégiques ». Ainsi, dans votre roman, la liberté de se déplacer pourrait donc être remise en cause : une telle dérive totalitaire aurait besoin d’être mieux expliquée, et vous ne fournissez aucune piste à ce sujet. De même, quand vous décrivez l’action symbolique consistant à poser des cadenas sur le portail de quelques gendarmeries comme s’il s’agissait d’une activité insurrectionnelle de grande ampleur. Ou quand vous insistez sur le fait que telle manifestation était « non déclarée ». On ne peut croire qu’un de ces gouvernements français, si indulgent depuis des décennies envers les bandes de casseurs de la FNSEA qui provoquent des dégâts autrement plus importants que la pose d’un cadenas forcé en cinq minutes, qu’un gouvernement français, dis-je, puisse s’entêter sur l’idée de « manifestation non déclarée ». Là où cela devient franchement comique, mais je crains que le comique soit involontaire, c’est quand vous vous lancez dans un historique de la « mouvance anarcho-libertaire d’extrême-gauche » (késaco ?) en la faisant démarrer avec l’édification de yourtes !
J’ai bien ri aussi en voyant que, sans doute pour adresser un clin d’œil à un ancien sur la voie littéraire, vous me faites entrer dans votre récit en m’attribuant rien moins que le mérite de « prôner une théorie » au même titre que Julien Coupat, qui est déjà l’un des personnages d’un (très mauvais) roman collectif rédigé par le parquet et la police antiterroriste. Non content de cela vous faites du personnage censé me représenter, l’un des « fondateurs » de l’Assemblée populaire du plateau de Millevaches, que vous transformez au passage en « mouvement » anarchiste. Vous savez très bien, et il sera difficile de faire croire autre chose, que l’Assemblée est un regroupement public au sein duquel voisinent des sensibilités diverses. Cette assemblée a une existence totalement publique et y participe qui veut (comme vos informateurs ont dû vous l’expliquer) ; elle a notamment publié, à la veille des municipales un document repris dans la presse régionale, « Propositions pour une plate-forme commune de la montagne limousine » : si vous voulez que votre fiction soit un peu crédible, vous ne pouvez pas transformer cela en un pamphlet incendiaire. Quant au rôle que vous faites jouer à mon avatar, nul n’ignore que cette assemblée existait dès 2009, au moment du mouvement de la réforme des retraites et quand je n’étais pas encore installé dans la région, et que l’immense majorité des participants sont bien capables de s’élaborer tous seuls leurs propres « théories » sans avoir besoin de la mienne !
Pour résumer : votre effort est méritoire et vous ne manquez pas d’imagination, mais le défaut total de vraisemblance m’interdit de vous encourager dans votre projet. Peut-être êtes-vous victime de votre trop grande proximité professionnelle avec le sujet. Pourquoi ne pas inventer un personnage d’enquêteur dans le Limousin du haut moyen-âge ? Je suis sûr que votre récit emporterait davantage la conviction.
Pour ne pas terminer sur une note négative, je trouve par contre très réussie votre imitation du style gendarmesque. En particulier, la manie administrative de faire précéder le prénom du nom de famille en majuscule, qui réussit si bien à rendre sur le papier n’importe quel individu suspect (« QUADRUPPANI Serge »), cette façon de faire a quelque chose de glaçant quand il s’agit de parler d’un jeune homme tué par un de vos collègues. Fraisse Rémy aura décidément tout subi.
En espérant que vous ne prendrez pas en mauvaise part ces quelques observations mais que vous saurez en tirer profit, je vous souhaite bonne chance dans la carrière des lettres.
Serge Quadruppani
Romancier, traducteur, directeur de collection
Prix des Quais du Polars 2011
Prix Interlycées professionnels de Nantes 2004
Prix du Roman du Var 2003
1 En un texte qui débute ainsi : « Nous, assemblée populaire du plateau de Millevaches, appelons tous et chacun dans les jours qui viennent, à se rendre en masse devant les commissariats, gendarmeries et casernes, afin d’y bloquer par tous les moyens nécessaires, piquets, soudures, cadenas, murets, etc., la sortie des uniformes globalement inutiles, malfaisants et régulièrement assassins qui les peuplent. »
2 Pour plus de précisions, se reporter à ces articles du Monde, de Rue89 et de Médiapart (réservé aux abonnés).
Source : Article 11.

