La coopérative intégrale catalane.

 Posted by on 9 septembre 2015 at 14 h 41 min  Chômage / Précarité / Travail / Syndicalisme / Capitalisme, Logement / Squat / Urbanisme, médecine  Commentaires fermés sur La coopérative intégrale catalane.
Sep 092015
 

Depuis quelques années la coopérative intégrale catalane, pirate le capitalisme et tente de recréer des solidarités concrètes, et ce sans s’en remettre à l’éternel discours étatiste de recours à l’Etat providence. Dans la lignée des expériences coopératives et mutualistes du mouvement ouvrier, avec les mêmes forces et les mêmes limites cette coopérative cherche à enrayer le train-train capitaliste… A la suite un article relate l’expérience qui rappelle au passage que même en coopérant entre « révolutionnaires » ou « alternatifs », on élimine pas le système qui nous oppresse, mais on sape quelques uns de ses fondements idéologiques et pratiques, au risque d’en reproduire au passage quelques tares bureaucratiques et autoritaires.

L’article pourrait laisser croire qu’un piratge du système pourrait mener à son effondrement en évitant le conflit frontal. Seulement, en dernière instance c’est bien l’Etat qui fixe ce qui est ou non légal et qui applique ou non des stratégies répressives contre ce genre d’expériences. L’expérience révolutionnaire de reprise des usines de 1936 en Espagne a d’ailleurs montré ce qu’il en était lorsqu’on laissait intacte l’Etat, voir lorsqu’on y coopérait activement comme communistes et ministres anarchistes…

Coopérative intégrale catalane

Nous pouvons vivre sans capitalisme.

Jeudi 27 Août 2015

Ils fraudent le fisc pour financer la révolution. Avec un budget
de quatre cent quatre-vingt-dix mille euros, la Coopérative
Intégrale Catalane (CIC) tente de construire ses propres
« services publics coopératifs » dans le domaine de la santé, du
logement, du transport ou encore de l’’éducation. Leur but, se
passer de l’’euro, de l’État et des banques.

Au pied de la Sagrada Familia, des cars venant du monde entier
déversent chaque jour des marées de touristes qui rendent
laborieuse la progression sur les trottoirs.

Tous veulent leur selfie avec en arrière-plan l’Objet Volant Non
Identifié (OVNI) architectural d’’Antoni Gaudi.

Deux pâtés d’’immeubles en contrebas, au numéro deux cent
soixante-trois de la rue Sardenya, se niche une autre curiosité,
mais elle n’’apparaît sur aucun guide touristique.

L’’immeuble baptisé Aurea Social a tous les attributs du siège
d’’une entreprise de service prospère. Pourtant, c’’est un squat.
Sûrement le plus luxueux de Barcelone qui compte pourtant une
soixantaine de centres sociaux autogérés comme celui-ci. Quand
on s’’approche de l’’entrée, la porte automatique s’’ouvre sur le
guichet en bois verni de la réception. Dans ce dédale de bureaux
et de couloirs, des groupes de personnes s’’affairent, en réunion
ou le visage rivé sur leur ordinateur pendant que d’’autres font
du yoga ou cultivent des plantes médicinales interdites sur
l’’immense toit-terrasse avec vue sur le haut de la Sagrada
Familia. Quand on rentre dans les toilettes, les lumières
s’’allument sans que l’’on ait besoin d’’appuyer sur
l’’interrupteur. On peut régler le système de ventilation de
chaque pièce avec une télécommande.

Mais le faste du bâtiment n’’est pas la seule chose qui le
distingue des lieux alternatifs barcelonais. Aurea Social abrite
aussi le quartier général de la CIC. Ce mastodonte de
l’’alternative créé en 2010 compte plus de deux mille membres et
dispose cette année d’’un budget de quatre cent quatre-vingt-dix
mille euros dédié à la construction d’’un nouveau monde.

Ces activistes ne demandent pas de meilleures retraites,
l’’instauration d’’une taxe carbone ou la séparation entre banques
de dépôt et banques d’’investissement. Ils ne demandent rien. Et
pour cause. « Nous rejetons l’État comme système de contrôle
basé sur l’exploitation de l’être humain », expliquent-t-il
dans l’appel à la révolution intégrale qui leur sert de
manifeste officieux.

La CIC s’est donné pour logo une fleur multicolore inspirée de
la permaculture. Chaque pétale représente une commission et un
secteur de la vie, santé, éducation, logement, alimentation,
transport et technologie, que la coopérative tente d’extraire
des griffes du capitalisme et de l’État pour les remettre dans
les mains de ses utilisateurs. Ils veulent créer leur propres
« services publics coopératifs » gérés par leurs usagers. Exit
les politiciens professionnels, les personnes décident de ce qui
les concerne lors d’assemblées quinzomadaires ouvertes à tous.
Leur but, se passer progressivement de l’Euro, de l’État et des
banques et prouver que « nous pouvons vivre sans capitalisme ».

Un rêve d’adolescents immatures, peut-être, toujours est-il
qu’ils n’attendent pas le grand soir pour commencer à le
réaliser. En quatre ans, ils ont financé ou facilité la création
de deux logements sociaux coopératifs, d’une école libre, de
deux ateliers de machines-outils collectivisées, d’un centre de
santé, d’une colonie éco-industrielle qui travaille sur la
souveraineté technologique et d’une banque autogérée sans intérêts.

La coopérative a également popularisé des techniques et des
machines pour rouler en utilisant le moins possible de pétrole
et dynamisé une monnaie parallèle utilisée par deux mille
personnes mais aussi un atelier de transformation de produits
écologiques, des greniers alimentaires et une centrale de
distribution de nourriture biologique couvrant toute la Catalogne.

La CIC a aussi permis à une dizaine de communautés de trouver
des terres pour s’installer en zone rurale et aide les personnes
sur le point de se faire expulser de leur logement à le garder
ou à en trouver un autre.

Pour faire tourner cette grosse machine, la CIC verse des
« assignations », sorte d’argent de poche pour activistes, à
environ soixante-dix personnes qui touchent entre deux cent et
neuf cent euros par mois, en fonction de leurs besoins. Pour
financer ses activités, elle ne demande évidemment pas de
subventions. En fait, elle se sert elle-même dans les caisses
de l’État via l’insoumission fiscale.

L’insoumission fiscale, pour comprendre, je m’éloigne de
Barcelone et emprunte les routes ridiculement étroites qui
mènent vers un fournil coopératif dans le nord-ouest de la
Catalogne.

Angel m’accueille avec un sourire et referme rapidement la porte
derrière moi afin de ne pas perdre la chaleur du four. Ce
trentenaire aux allures de gendre idéal est boulanger
autodidacte, mais il est aussi hors la loi. Sa coopérative
tourne bien, pourtant elle ne verse pas un sou au fisc
espagnol. D’’ailleurs, aux yeux de l’État, l’entreprise n’existe
pas. Angel et ses cinq collaborateurs se répartissent les
revenus de leur activité sans que l’administration ne voie la
couleur d’un euro.

Comment cela est-il possible ? Il est membre de Libertanonima,
nom modifié pour ne pas faciliter le travail du fisc, une
coopérative créée par la CIC qui sert de parapluie juridique à
des petits artisans et commerçants, les dispensant ainsi de
créer leur entreprise. Elle propose à ses « socios auto
ocupados », membres auto entrepreneurs, un service comptable et
administratif mutualisé et sert d’interface entre eux et l’État.
En échange de ces services, les membres paient une participation
à la coopérative proportionnelle à leurs recettes et lui versent
la Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA) qu’ils auraient dû payer à
l’État. Dans le cas d’Angel, un peu plus de mille euros par an,
une somme largement inférieure aux charges qu’il aurait dû
payer s’il avait monté une entreprise classique.

« Aux yeux de la loi, nous sommes des coopérateurs bénévoles de
la coopérative », m’’explique-t-il en me montrant l’attestation
fournie par Libertanonima qu’il garde dans un tiroir en cas de
contrôle. « C’est comme si nous étions un groupe de cyclistes,
que nous avions un local et que nous travaillions dessus
ensemble ».

Sauf qu’ici, les cyclistes sont boulangers et tirent un revenu
de leur activité. « Ce n’est pas illégal, ce n’est pas légal »,
précise-t-il. « Nous jonglons avec la loi ». D’’ailleurs il parle
de sa situation avec détachement et ne requiert pas l’anonymat.
Et si jamais les enquêteurs du fisc décident de le contrôler, il
les renvoie vers le siège de Libertanonima.

La banquière devenue révolutionnaire

Ils seront reçus à Aurea Social par Angels, une ancienne
banquière qui a décidé de rejoindre les rangs révolutionnaires.
Dans son bureau aux parois de verre, cette femme au chignon
sévère et aux cheveux grisonnants les attend de pied ferme.
« Ils sont déjà venus deux fois et n’ont rien trouvé à redire,
nous jouons au chat et à la souris avec l’État. Et pour
l’instant, la souris gagne », dit-elle avec un sourire
satisfait, tout en s’affaissant sur le dossier flexible de son
siège. Angels fait partie des soixante-dix personnes qui
touchent des assignations. Pour m’expliquer le complexe montage
juridique qui leur a jusqu’à présent permis de passer outre la
vigilance du fisc, elle saisit un crayon et une feuille et se
met à dessiner.

L’astuce est la suivante, Libertanonima demande à ses membres de
faire passer leurs factures personnelles pour des frais
professionnels, ce faisant la coopérative équilibre
artificiellement sa balance de TVA. Elle verse donc à l’État une
somme dérisoire et réinjecte le reste dans son réseau militant.
La CIC a créé plusieurs coopératives comme Libertanonima afin de
noyer le poisson et de limiter les risques. Ils font en effet
attention à ne jamais excéder les cent vingt mille euros de
fraude potentielle, afin de ne pas encourir de poursuites
pénales. Quand une coopérative s’approche du chiffre fatidique,
une nouvelle entité est créée.

De la fraude fiscale à des fins sociales

A la tête de ces « parapluies juridiques », cinq personnes, pour
la plupart insolvables, sont prêtes à assumer les risques
judiciaires. Piquete est l’’une d’entre elles.

Quand il ne chante pas des chansons révolutionnaires, ce
cinquantenaire aux allures de rocker qui affiche son engagement
anarchiste sur son T-shirt prend part à la commission juridique
de la CIC. Volubile, il est adepte de la « désobéissance civile
et économique » et prend son rôle très au sérieux. « En 1936, il
y a eu une révolution libertaire ici en Catalogne. Des
milliers d’entreprises ont été collectivisées et nous avons
fonctionné sans chef pendant trois ans. Mais pour rendre cela
possible, il a fallu des décennies de préparation morale et
culturelle. C’est ce que nous essayons de faire avec la CIC,
nous créons des outils pour faciliter la transition. Nous
préparons la révolution tout en la faisant ».

Et leurs outils ne s’adressent pas qu’’aux militants
professionnels. Restaurateurs, maraîchers, bijoutiers,
bûcherons, brasseurs, graphistes, documentaristes et éditeurs,
ils sont près de sept cent artistes, artisans ou petits
commerçants, seuls ou en mini collectifs de travail, à utiliser
le statut de « socio auto ocupado ». Mais la CIC n’’a rien
inventé. Nombre d’entreprises capitalistes font également de
l’optimisation fiscale afin de se soustraire à l’impôt. Sauf
qu’ici, les gains sont distribués de manière collective à des
projets sociaux, de la fraude fiscale en bande organisée, oui,
mais à des fins révolutionnaires.

Source : OCL.