Michel Onfray et le souverainisme.

 Posted by on 7 septembre 2015 at 23 h 57 min  Anti-fascisme / anti-racisme / Extrême-droite  Commentaires fermés
sept 072015
 

Peu avare de conneries, seulement quelques mois après avoir défendu un patriot act à la française après les attentats contre l’hyper casher de Vincennes et la rédaction de Charlie hebdo, Michel Onfray, notre libertaire-patriote de plateau télé récidive cette fois en soutenant la position souverainiste inter-classiste et cherchant à dépasser les clivages politiques de l’économiste Jacques Sapir. Sa déclaration d’il y a quelques mois soutenant qu’il préférait une déclaration juste d’Alain de Benoist, théoricien de l’éthno-différentialisme de la nouvelle droite, à une déclaration fausse de BHL - il y a bien qu’Onfray pour se poser des questions aussi connes - n’était donc pas un accident.

Il faut dire qu’outre ce dérapage patriotard, Onfray n’a eu de cesse de multiplier depuis des années avec constance ses inconstances en matière de soutien politique. De la refondation d’une vraie gauche après 2002, le voilà conquis par un souverainisme qui dépasserait les clivages. Une constante en tout cas chez lui, derrière la profession de foi un esprit bien peu libertaire : de la défense technophile du nucléaire, des OGM et du clonage, à celle du capitalisme en passant par son soutien à diverses candidatures à la présidentielle, aujourd’hui il nous gratifie de perspectives souverainistes et étatistes.

En ce sens il rejoint, les anciens d’ATTAC pour qui la défense d’un Etat fort à la mode keynésienne s’accompagne d’alliances douteuses. A la suite deux textes issus du site confusionnisme.infos.

Michel Onfray soutient Jacques Sapir.

Onfray (bis) : le philosophe pseudo-libertaire Michel Onfray a inauguré hier une rubrique hebdomadaire qu’il tiendra désormais sur France Culture, « Le monde selon Michel Onfray ». Dans le premier épisode, consacré à la polémique initiée par Jacques Sapir dans le petit milieu des souverainistes s’agissant d’une éventuelle alliance avec le FN, Onfray explique : « Je crois qu’il ne brouille pas les choses mais il les éclaircit. Ça me paraît extrêmement intéressant de pouvoir changer le schéma habituel, qui est un schéma classique du genre : on a la droite, on a la gauche […]. » Tout en niant penser que la différence entre ces deux courants n’existe plus, Onfray se dit « fidèle » à la « mystique de gauche » qui au 19e siècle a sorti les enfants des mines contre la « gauche triviale qui ne veut pas forcément les idées de gauche mais qui veut le pouvoir ». Pour Onfray, « il y a une gauche et il y a une droite », mais chacune est « coupée en deux ». Selon lui, « ce que propose Jacques Sapir, c’est d’associer une droite et une gauche qui ne s’entendent pas, alors que finalement, une autre droite et une autre gauche s’entendent. C’est-à-dire que quand vous distinguez la droite et la gauche, il faut couper la droite en deux : il y a une droite libérale et une droite antilibérale, et c’est la même chose avec la gauche […]. » Alors que les deux premières s’entendent, les deux secondes n’y parviennent pas « alors que, nous dit Onfray, quand vous regardez dans l’histoire, vous vous apercevez que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon partagent nombre de positions », notamment la défense de Syriza, les positions sur Poutine, l’euro, le libéralisme, la critique de François Hollande, la critique « anti-système » et le souverainisme. Partant de ce constat, Onfray conclut : « On se dit que peut-être l’idée et bonne – et moi je pense qu’elle est bonne – de fédérer les souverainistes des deux bords. Le problème c’est : est-ce qu’on doit penser ces choses-là en termes de partis – ce que je ne crois pas – ou termes d’électeurs – ce que je crois ? S’il s’agit des partis, évidemment, on voit mal Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon signer des conventions communes ou avoir un candidat commun. Donc je pense qu’il ne faudrait pas tant s’intéresser à des partis qu’à des individus. Et un individu qui serait au-dessus des partis mais qui défendrait un souverainisme et qui serait capable de faire cette synthèse, je pense que cet individu aurait des chances de peser lourd dans une élection présidentielle ».
**************************************
Mouvements et organisations

Le M’Pep, retour sur une dérive

Nous vous l’annoncions il y a deux jours, le M’pep change officiellement de nom et d’orientation politique. Mais son tournant droitier ne date pas d’hier…

Le M’Pep assume désormais ouvertement une ligne qui était déjà la sienne depuis un certain temps : celle du refus du clivage gauche-droite au nom du combat pour la souveraineté nationale. Devenant officiellement un parti politique (le Parti de la Libération nationale et de la Démondialisation), il se fait un concurrent direct de l’Union populaire républicaine (UPR), de part son programme qui prône également la sortie de l’UE, de l’euro et de l’Otan, la seule différence notable avec la formation de François Asselineau étant que le M’Pep semble paradoxalement toujours se revendiquer de valeurs de gauche, exigeant par exemple la fin du capitalisme.

Tour à tour dénommé Mouvement politique d’éducation populaire, puis Mouvement politique d’émancipation populaire à partir de 2013, le M’Pep a été fondé en 2008 à l’initiative de militants issus de la gauche altermondialiste, dont Jacques Nikonoff, président démissionnaire d’Attac suite à la grave crise qu’a traversé l’association en 2006. Le M’Pep s’inscrit dans le lignée de la victoire du « non » au Traité constitutionnel européen, avec pour ambition d’y « donner un débouché politique »1.

Alors qu’en 2005, un des enjeux de la campagne pour le « non » à gauche était justement de refuser toute assimilation au « non » de droite et d’extrême droite et de tracer une ligne claire et tranchée entre les deux, le M’Pep, de par les alliances qu’il a construites par le suite sur ce sujet, a paradoxalement fini par apporter a posteriori de l’eau au moulin des détracteurs du « non » de l’époque qui voyaient dans ce vote une alliance de fait entre gauche radicale et extrême droite ou droite extrême.

A partir de 2010, les rapprochements confusionnistes sur la question européenne l’impliquant se sont concrétisés, via une série de réunions communes entre souverainistes des deux horizons, voire des tentatives pour monter des alliances de terrain. Les principaux acteurs de ce phénomène ont été, à droite : d’une part l’UPR, le Cercle des Volontaires et la Fédération des forces intérieures ou FFI 2.0, d’autre part Debout la République (DLR, aujourd’hui Debout la France) ; à gauche : le M’Pep, le Pôle de renaissance communiste en France (PRCF) et son satellite le Front syndical de classe (FSC) ; hors cadre : les Clubs « Penser la France » de Jean-Luc Pujo (ex-chevénementiste), un think tank qui organise tous les mois des débats au café Le Falstaff place de la Bastille à Paris et dont les invités proviennnent tant de la gauche que de la droite, voire de l’extrême droite (et ceci sans même mentionner les conspirationnistes)2. En voici les principales étapes :

  • Dès novembre 2010, le M’Pep a publié sur son site une liste d’organisations politiques ayant des positions voisines des siennes sur l’euro3, parmi lesquelles tout à la fois Bastille-République-Nations4, l’UPR, le Comité Valmy, la Fondation Copernic, les Clubs « Penser la France », le Parti ouvrier indépendant (POI), le PRCF et plusieurs groupuscules se disant « gaullistes ». Avant cela, l’UPR avait déjà signifié dans un communiqué paru sur Facebook mais désormais hors ligne son intention de dialoguer avec voire de recruter des militants de tous horizons, allant du Front de Gauche à Égalité et Réconciliation en passant par le Comité Valmy, le POI, le M’Pep, Solidarité et Progrès ou DLR5.
  • Le 20 septembre 2011, Jacques Nikonoff et François Asselineau se se sont retrouvés pour un débat à l’antenne de Beur FM6.
  • Les rencontres se sont intensifiées en 2012 : participation de Nikonoff à l’Université d’automne de l’UPR7 et invitation en retour d’Asselineau à celle du M’Pep8 ; rencontres entre Pujo, Nikonoff et des cadres du PRCF à la Fête de l’Humanité. Lors de son université d’Automne, le M’pep a également invité l’économiste auto-proclamé et ufologue André-Jacques Holbecq, co-auteur en 2008 d’un livre sur la dette préfacé par Etienne Chouard et militant depuis 2009 de Debout la République (et toujours aujourd’hui de Debout la France).
  • En 2013, des éléments du M’Pep et de l’UPR (gravitant autour d’Erick « Bozz » Mary, fondateur de FFI 2.0 et exclu depuis de l’UPR pour dieudonnisme) ont mené une campagne parallèle pour le « non » au référendum local visant à réformer les institutions régionales en Alsace, sous le nom de « Brigades républicaines (M’Pep) ou de « Brigades populaires républicaines » (UPR/FFI 2.0)9, sans toutefois parvenir à monter un collectif commun, au grand dam du M’Pep et de ses alliés (PRCF, Clubs « Penser la France) qui aurait bien vu un large front allant du POI à l’UPR en passant par le Front de Gauche10. A cette occasion, Jacques Nikonoff, qui avait déjà appelé à voter pour Nicolas Dupont-Aignan aux législatives de 201211, a participé à une conférence de presse avec des cadres locaux de Debout la République et en présence de Nicolas Dupont-Aignan12.
le 28 juin 2012, Nicolas Dupont-Aignan présente "un plan de secours alternatif pour l'Europe", avec le soutien notamment de Philippe Murer, Jacques Sapir et jacques Nikonoff.
le 28 juin 2012, Nicolas Dupont-Aignan (au centre) présente « un plan de secours alternatif pour l’Europe », avec le soutien notamment de Philippe Murer, Jacques Sapir et Jacques Nikonoff. (Source : Marianne)
  • Finalement, la rupture entre UPR d’une part et M’Pep/PRCF/Clubs « Penser la France » d’autre part semblait consommée en juin 2013 avec l’échec d’un projet d’alliance entre ces quatre organisations. A cette occasion, les déçus ont semblé découvrir que l’UPR était de droite13… Depuis, chacun continue son chemin de son côté avec le programme CNR 2.0 pour l’UPR et L’Appel pour le retour des jours heureux puis le CNR-Rue (Comité national de résistance républicaine à l’Union européenne) pour les trois autres14.
  • Néanmoins, l’UPR et le M’Pep ont signé ensemble en décembre 2013 un appel de souverainistes européens, suite à des rencontres ayant eu lieu à Athènes entre diverses formations dont l’Epam (Front unitaire populaire) grec15, une formation qui a ensuite participé au 3e congrès de l’UPR le 3 mai 201416.
Jacques Nikonoff (à gauche) et François Asselineau (5e en partant de la gauche) font meeting commun avec d'autres souverainistes européens à Athènes, le 1er décembre 2013 (photo Epam)
Jacques Nikonoff (tout à gauche) et François Asselineau (5e en partant de la gauche) font meeting commun avec d’autres souverainistes européens à Athènes, le 1er décembre 2013. (Source : Epam)
  • Si Asselineau a donné en 2010 une conférence au Local de Serge Ayoub, les porte-paroles du M’Pep Jacques Nikonoff et Aurélien Bernier ont eux été invités par le think tank d’extrême droite Le Cercle Aristote au Carré parisien, un bar habitué à recevoir ce genre d’événements, en 2011 et 2012. Nikonoff et Asselineau se sont d’ailleurs retrouvés ensemble à un débat organisé par le Forum démocratique, toujours au Carré parisien, le 8 octobre 2012, aux côtés de Jacques Myard (UMP) et Nicolas Dupont-Aignan (DLR)17, à l’invitation de l’économiste Philippe Murer18, un proche de Jacques Sapir passé depuis au Front national.
  • La dernière université d’automne du M’Pep a confirmé cette tendance, avec des invités affichant clairement des positionnements réactionnaires comme Denis Collin (un philosophe national-marxiste anti-Mariage pour Tous19), Thierry Delbos (président du Cercle des Patriotes optimistes – sic) ou encore deux membres de l’Epam.
  • Enfin, le M’pep a été régulièrement relayé pendant toute cette période par Le Cercle des Volontaires et l’Agence Info Libre, n’hésitant pas à l’occasion à en reprendre des articles sur son propre site.

On remarquera la référence permanente faite par ces groupes à la Résistance20 et à son caractère supposément non partisan (car réunissant des forces de gauche – PCF – comme de droite – gaullistes – au sein du Conseil national de la Résistance ou CNR) pour justifier leurs alliances. Cette référence est loin d’être anodine : elle induit que l’Union européenne est perçue par eux quasiment comme une puissance étrangère occupante (parfois comme le bras armé d’une autre puissance, les Etats-Unis), et que la combattre est dès lors une lutte prioritaire qui doit mettre les autres sous le boisseau et qui justifie toutes les compromissions.

Finalement, le fait que le M’Pep devienne Parti de la Libération nationale et de la Démondialisation et « ne se place plus dans le clivage gauche-droite »21 est donc l’aboutissement logique d’une dynamique entamée il y a longtemps. On peut espérer que cela aura le mérite de clarifier les choses du côté de ceux qui considéraient encore cette formation comme une alliée potentielle.

Issu du souverainisme anti-européen, le M’pep est devenu un parti clairement nationaliste, proposant le retour à l’idée de nation comme un remède miracle à tous les maux, que ce soit le capitalisme ou l’extrême droite22, un paradoxe quand on sait que l’État-nation s’est historiquement constitué comme outil de défense du capital – certains diront son bras armé – et que l’idée nationale a toujours servi d’argument pendant les périodes de crise pour tenter d’enrayer le mouvement social, au nom d’un intérêt commun que partageraient classes bourgeoises et classes populaires. S’agissant de l’extrême droite, il n’est pas non plus besoin de rappeler que le nation est depuis toujours au coeur de son discours.

La dérive du M’Pep est en tout cas exemplaire du danger qui guette les formations et militants de gauche qui seraient tentés par un abandon de l’internationalisme au profit d’un discours privilégiant comme remède aux maux de notre époque le retour à une souveraineté nationale fantasmée, même mâtinée de discours prétendument anticapitalistes.

O. G.


Mise à jour du 29 janvier 2015 à 23h17 : Nous constatons que plus d’une semaine après la publication du communiqué du M’Pep intitulé « Le M’PEP devient le parti de la libération nationale et de la démondialisation. Objectif : un socialisme pour le XXIème siècle », ce changement de nom n’a semble-t-il toujours pas été concrétisé et que le M’Pep continue pour le moment de communiquer sous son nom actuel. Mais parmi les commentaires d’internautes suivant ce communiqué, l’un d’eux précise que « Ce texte n’est pas un programme. C’est une synthèse, un résumé. Le programme est à venir (congrès extraordinaire les 20 et 21 juin prochain). » Nous devrions donc en savoir plus dans quelques mois. Ceci ne change bien entendu rien au fond de notre article, ni au fait que le M’Pep ait annoncé dans ce même communiqué renoncer officiellement au clivage gauche-droite et se transformer en parti politique, en vue des élections présidentielle et législatives de 2017.

Mise à jour, 22 juillet 2015 : C’est chose faite : depuis juin, le M’Pep s’appelle Parti de l’Emancipation du Peuple.

Source : Confusionnisme.Infos
sept 072015
 

Si l’État comptait construire en toute tranquillité le plus grand complexe carcéral de l’histoire belge à Bruxelles, il s’est trompé. Contre ce projet de la maxi-prison, une lutte est née et a pris de l’ampleur. Une lutte sans concessions qui a su prendre l’initiative, qui se fraye un chemin sans partis politiques ni organisations officielles et qui se lance dans l’auto-organisation et l’action directe contre ce qui rendra la maxi-prison possible.

Le projet de construire une maxi-prison s’inscrit dans un contexte économique et politique bien plus vaste. En ces temps de nouvelle instabilité politique et économique, l’État belge, tout comme les autres États, mise sur le renforcement de la répression. Si cela ce traduit dans des lois plus dures, davantage de contrôle à tous les niveaux, des caméras partout, une militarisation des frontières, des militaires dans la rue, un réaménagement de la ville pour « restaurer l’ordre », il y a aussi de vastes programmes de construction de prisons de tout type. Car la prison sera toujours une des menaces pour essayer de nous faire rentrer dans le rang et un puissant outil de l’État pour maintenir debout son monde divisé en riches et en pauvres, en puissants et en exclus, en oppresseurs et opprimés.

Si l’idée et l’action doivent se tendre la main, si la pensée et l’expérience peuvent aiguiser les combats qu’on mène, si la construction de la maxi-prison n’est pas seulement une question de quatre murs mais peut-être surtout une question sociale qui touche l’ensemble de cette société, cinq jours de rencontres autour de la lutte contre la maxi-prison pourraient alors être une occasion précieuse.

Lors de ces rencontres, des compagnons de différents coins du monde viendront causer de leurs expériences de combat, apporter leurs réflexions autour de la lutte insurrectionnelle et explorer des pistes pour approfondir la lutte contre la maxi-prison, mais pas seulement.

Cinq jours de rencontres et de débats autour de la lutte contre la maxi-prison
du 29 septembre au 3 octobre 2015 à Bruxelles

Téléchargez le programme des débats ici.

Plus d’infos sur http://abaslamaxiprison.noblogs.org

sept 072015
 
logement

Jeudi 20 août dernier, à Kampung Pulo, dans la kota de Jakarta-Est, la police indonésienne a attaqué un bidonville pour y expulser ses habitant-e-s et détruire ses habitations.

Les habitant-e-s ne se sont pas laissé faire et une foule imposante s’est opposée aux forces de l’ordre. La police anti-émeute a tenté de repousser la foule avec des gaz lacrymogènes et un canon à eau, tandis que les habitant-e-s lançaient des pierres et des cocktails Molotov sur les flics. Pendant les affrontements, au moins une pelleteuse servant à démolir le bidonville a été incendiée par un cocktail Molotov, et les flics n’ont pas seulement fait usage d’un canon à eau et de lacrymos, ils ont aussi et surtout riposté eux aussi en caillassant les émeutier-e-s !

Environ 2 000 membres des forces de l’ordre avaient été mobilisés pour cette opération d’expulsion. Au moins une douzaine de personnes ont été blessées (dont quatre flics) pendant les affrontements, et 27 ont été arrêtées.

Près d’un millier de logements étaient susceptibles d’être détruits par les autorités, celles-ci justifiant leur projet de démolition par « l’insécurité » dans laquelle vivent les habitant-e-s du bidonville à cause des inondations récurrentes dont ils/elles sont victimes.

Encore un fois, on trouve des alibis à la con pour mettre des gens dehors… Qui pense sérieusement que les gens seront plus en « sécurité » dans la rue sans aucune solution de logement plutôt que chez eux, même sous la menace d’inondations ?

 

2015-08-20_Indonesia_EastJakarta_riot

2015-08-20_Indonesia_EastJakarta_acab

2015-08-20_Indonesia_EastJakarta_after

[Sources: AFP | Malay Mail Online | Coconuts Jakarta.]

Source : Squat.net!

sept 072015
 

Traduit par Paulin Dardel

Le jeu vidéo SimCity n’est pas un bac à sable. Ses règles reflètent la conception néolibérale de la planification urbaine contemporaine. Le monde de ce simulateur d’urbanisme à succès est peuplé d’« agents » Sims, « des petits soldats désintéressés, travaillant partout où on a besoin d’eux », comme le dit leur concepteur. Une vision simplifiée, mais lucide, de la précarisation des travailleurs parcourt le jeu, et habitue les joueurs à leur propre aliénation. Au-delà, le jeu sert aussi de source d’inspiration aux avant-gardes technophiles de l’architecture et de l’urbanisme, qui rêvent de villes transnationales démontables et portables. Au final, la cité se réduirait à un jeu de pixels dirigé par un système d’exploitation. La production de valeur dans ces smart cities serait fondée sur nos données et celles des objets connectés entre eux, dans une gigantesque informatisation et monétarisation de la ville.

Publié dans Jacobin, no 15-16, « Paint the Town Red! », automne 2014.

Télécharger l’article en PDF

Il était une fois un ingénieur brillant, répondant au nom de Trurl, qui construisit un royaume miniature pour le dictateur déchu et désabusé d’une autre planète, afin qu’il le gouverne à sa guise pour le restant de ses jours. À une si petite échelle, le despote pouvait laisser libre cours à ses « aspirations autocratiques » sans porter atteinte aux « aspirations démocratiques de ses anciens sujets ».

Cette fable, écrite par l’auteur de science-fiction polonais Stanisłas Lem, est parue en 1981 dans The Mind’s I, une anthologie de réflexions sur l’intelligence artificielle. Recueil que Will Wright, créateur de SimCity et fondateur de l’empire des Sims, a lu. Dans les nombreuses interviews qu’il a accordées, Wright cite sa rencontre avec ce conte comme une inspiration de SimCity.

Lancé en 1989 par le développeur de jeux vidéos Maxis, alors indépendant, SimCity était un coup de poker. Personne n’aurait parié qu’on puisse passer son temps sur un simulateur de développement urbain – a fortiori sans objectif clair. Le jeu n’est effectivement pas fondé sur une histoire, mais sur un système managérial. Vous ne pouvez ni gagner ni perdre.

Le scénario, s’il en existe un, est produit par la capacité du joueur à modeler la ville dans sa propre tête. Pour qui sait lire et écrire, en une heure de temps, on peut fonder une ville : les outils sont intuitifs, le graphisme attractif. Dans la dernière version du jeu, pour commencer, il suffit de tracer des routes, délimiter les zones industrielles, résidentielles et commerciales de la ville, puis édifier quelques immeubles.

Cependant, pour y jouer correctement, vous devez adopter l’état d’esprit du jeu. Dans Mario, vous sautez. Dans SimCity, vous anticipez. Vous essayez de prévoir une série de phénomènes sociaux complexes sur le point d’advenir. Vous optimisez, vous maximisez, vous extrapolez à distance – aucune coordination œil-main n’est nécessaire. Vous incarnez, par essence, l’esprit de l’industrie urbaine.

Dans un portrait de Wright publié par le New Yorker, le co-fondateur de Maxis, Jeff Braun, se souvient de la première fois où l’idée du jeu lui a été soumise. Wright et Braun s’étaient rencontrés lors d’une fête à Alameda en Californie, autour d’une pizza. Braun explique : « Will m’a montré le jeu et m’a dit : “Personne ne l’aime, car il est impossible de gagner.” Moi, j’ai adoré. J’ai entrevu un public de mégalomaniaques désirant contrôler le monde. »

Il s’avère que Braun avait raison : le jeu a été un franc succès. Il a inauguré un nouvel âge d’or du jeu sur ordinateur et a été, jusqu’à récemment, la franchise informatique la plus vendue de tous les temps. En tant que pionnier de la simulation dans les jeux sur ordinateur, et en proposant ces distractions à des profils inédits de joueurs, le jeu a inspiré une nouvelle génération de planificateurs urbains, d’architectes et de théoriciens sociaux.

Micropolis

En partant de ces simulations et de la logique du jeu, nous pourrions résumer les principes de la conception urbaine. Alors que nos villes semblent imprévisibles, chaotiques et incroyablement complexes, SimCity domestique cette incertitude en un paysage gérable. Il nous propose une micropolis (le titre original) comme modèle. Il représente les villes non pas comme elles sont, mais comme elles pourraient être : réglées, optimisées, contrôlées.

Cette vision devient rapidement notre réalité. La manière de pensée « en simulation » du jeu a restructuré la façon dont nous interagissons avec la politique et entre nous, avec notre travail et notre loisir – en résumé, avec notre espace social. Les villes dites « intelligentes » (smart cities) ont déjà commencé à utiliser ses techniques alors que la Silicon Valley – le foyer de Wright, mais aussi de Cisco et de Microsoft – entre dans le marché de la construction.

SimCity est à la fois une archive de ces villes à venir et un moteur de leur logique algorithmique. Alors, que peut nous dire ce jeu – un fantasme de la conscience urbaine expérimenté par des millions de personnes – sur les villes ludiques, flexibles et lisses du futur ?

Les limites du possible

Wright a déclaré que son but en concevant le jeu était de créer un espace de possibilités suffisamment ouvert pour que le joueur puisse expérimenter, « un décor problématique » assez grand pour générer une infinité de solutions. Selon Wright, le jeu encourage une pensée utopique : « Quand vous commencez SimCity, une des choses les plus intéressantes qui vous arrive est la décision que vous devez prendre : “Que veux-je faire ? Créer la plus grande ville possible ? La ville avec les habitants les plus heureux ? Celle avec le plus de parcs ? Ou celle avec le moins de criminalité ?” À chaque fois, vous devez la concevoir dans votre esprit : “Qu’est-ce que la ville idéale, selon moi ?” »

[…]

SimCity s’inspire de la ville contemporaine, non seulement dans son graphisme, mais aussi dans ses règles. Ses situations sont à la fois descriptives et normatives – exposant la réalité d’une ville moderne tout en dictant les conditions de son existence.

Le manuel de SimCity 4, sorti en 2013, propose, sur un ton amical, quelques conseils : « L’industrie est ce qui dirige vraiment votre ville et crée le plus de profits dans les trois zones. En créant des emplois, les industries fournissent des revenus à vos habitants… L’argent rend les Sims heureux et leur permet de faire des achats, ce qui en retour permet aux zones commerciales de prospérer. Les zones industrielles produisent aussi la plus grande partie de la pollution des trois zones. Pour cette raison, il est malin de construire les industries loin du reste de la ville. »

Le problème est que ces « bonnes idées » sont obligatoires, et non pas suggérées. Pour réussir, même dans la définition du succès plutôt large que donne le jeu (construire une ville habitable), il faut nécessairement promulguer certaines politiques de gestion. Une augmentation du nombre de commissariats, par exemple, entraîne toujours une baisse de l’activité criminelle ; le code du jeu associe directement le crime à la valeur du foncier, à la densité de population et aux commissariats. Ajouter des commissariats n’est donc pas optionnel, c’est la loi.

On peut aussi citer la vision du jeu sur les impôts : « Maintenez les impôts trop élevés trop longtemps, et les habitants risquent de quitter votre ville par grappes entières. En plus de cela, les Sims à hauts revenus s’opposent plus aux impôts élevés que les Sims aux revenus bas ou médians. »

L’exploration des possibilités utopiques est circonscrite par ces paramètres. L’imagination vantée par Wright est seulement conviée pour réaménager des éléments familiers : les bâtiments énormes, la tranquillité des zones pavillonnaires, le trafic écrasant. Vous commencez chaque ville avec une parcelle de terre vierge, verte et fraîche, mais vous devez l’industrialiser. Le paysage n’est bon que pour l’extraction de ressources, ou pour être enfermé dans un parc afin d’augmenter la valeur immobilière du quartier. Certaines questions sont posées (Jusqu’à quel point puis-je taxer les habitants riches sans qu’ils s’en aillent ?) tandis que d’autres (Puis-je les exproprier totalement ?) sont laissées de côté.

Ces possibilités – ou leur absence – ont provoqué des critiques des deux côtés du spectre politique. Certains voient le jeu comme une réplique du socialisme étatique avec son développement centralisé et son infrastructure d’ampleur ; d’autres, désignant ses politiques fiscales rétrogrades et sa modélisation rationnelle des choix, voient le simulateur comme le porte-parole d’une conception néolibérale de la ville. Aucun n’a entièrement tort.

 

Le prix de la victoire

Certains joueurs ont essayé de construire des villes sans éléments capitalistes, des villes isolées des aides gouvernementales, des villes réalistes qui caricaturent Pyongyang, ou des villes qui essayent de refléter des centres industriels en déclin comme Détroit. Certains de ces efforts ont fonctionné ; d’autres, se heurtant aux limites du possible, ont échoué.

En 2010, Vincent Ocasla, jeune étudiant en architecture des Philippines, a publié une vidéo sur YouTube annonçant qu’il avait « vaincu » SimCity. Sa ville, Magnasanti, était le résultat de trois ans et demi d’élaboration et de construction sur la version SimCity 2000. La nouvelle de son triomphe s’est répandue comme une traînée de poudre sur Internet. Mais beaucoup se sont demandés ce que cela signifiait de « vaincre » SimCity…

En analysant l’algorithme du jeu pour une croissance modulaire, le plan d’Ocasla optimisait les distances entre les ressources, les infrastructures de transport et le réseau énergétique pour construire la ville la plus densément peuplée de l’histoire de SimCity. Réussie au prix de la répression sociale et du contrôle totalitaire, la victoire d’Ocasla n’était que numérique. Son but n’était pas la qualité de vie des Sims, mais le calcul de l’efficience technocratique ; son intention, critiquer les hypothèses gestionnaires mortifères du jeu.

Comble de l’ironie, à cause précisément de son technoscientisme, les visionneurs de Magnasanti spéculaient sur son applicabilité dans les projets urbains du monde réel. Beaucoup de commentaires sur le site Reddit étaient optimistes : « Génial, le département de planification urbaine d’une ville doit engager ce type. » Cette injonction à étudier la logique de SimCity omet de dire qu’elle est déjà appliquée.

Heureux et rayonnants

Ceux qui n’ont jamais joué à SimCity, ou qui n’en ont pas entendu parler, ne sont pas pour autant à l’abri du jeu ; il s’est infiltré jusque dans nos façons de voir et d’appréhender le monde. Sa conception technique elle-même est une technologie politique. Le jeu emploie une combinaison de modélisation 3D et de perspective isométrique afin que l’œil du spectateur soit libre d’être partout et nulle part à la fois. Il recrée une vision du contrôle tirant ses origines de la gestion militaire et industrielle : l’œil observateur du directeur de l’usine scrutant la vitesse des mouvements sur la chaîne de montage à l’étage en dessous ; Napoléon surveillant son champ de bataille depuis le sommet d’une montagne ; le regard de l’hélicoptère policier survolant Washington D.C.

De la même façon que les divisions de l’espace vertical sont utilisées dans l’occupation militaire des villes – où l’espace aérien est éclaté entre les domaines de la surveillance et de la lutte –, SimCity organise la carte de données de la ville en calques 3D pour que les joueurs s’y déplacent à l’aide de raccourcis claviers. Ces systèmes de gestion sont fondés sur la discipline, engendrant des formes de contrôle de plus en plus subtiles. On peut tout à fait avancer que les constructions elles-mêmes sont les personnages de SimCity : elles deviennent des objets programmés avec des relations humaines, incarnant le brouillage des frontières – ce que Marx nommait le fétichisme de la marchandise – absorbant dans ses briques et son mortier numériques les relations sociales qui les ont créés en premier lieu.

Pour la première fois, SimCity 4 a ajouté des individus au jeu. Il les considère comme des ouvriers intérimaires : des corps de travailleurs perpétuellement attachés aux cadences de l’exploitation. Chaque matin, les « agents » Sims, comme on les appelle, se réveillent, puis se rendent dans n’importe quel lieu de travail où l’on a besoin de bras (selon leur appartenance de classe programmée). Et peinent dans cette zone industrielle jusqu’au dîner. Chaque soir, ils vont dormir dans n’importe quelle maison, au hasard, là où on arrive à les caser. Vivre comme un Sim, c’est supporter cette tension constante, c’est être ballotté dans la circulation pour accepter n’importe quel travail ou abri.

« Les Sims sont des petits soldats désintéressés, travaillant partout où on a besoin d’eux », explique le concepteur de leur algorithme sur le site Web du jeu. « Même si leur maison était détruite, ils se réinstalleraient dans une nouvelle afin que la ville fonctionne aussi efficacement que possible. » Naïvement, ce concepteur pensait probablement que ces Sims ajouteraient simplement de la texture au graphisme, or ce qu’il a programmé est inquiétant : une boucle sans fin de travailleurs sans visages ni noms. Ce qui est terrifiant à propos de ces « petits soldats désintéressés », ce n’est pas leur étrangeté, mais leur familiarité. Une vision cauchemardesque d’un monde où nous sommes tous intérimaires, déqualifiés et interchangeables, appelés chaque jour par des patrons différents ; une réalité pour beaucoup.

Le jeu de la précarité

Voyez le succès de TaskRabbit, une entreprise fondée en 2008 sous l’égide du mouvement de la « consommation collaborative ». La firme s’enorgueillit de transformer la précarité du travail intérimaire en un jeu. Les tâches tasks) sont publiées sur une application ; les « tâcherons » (taskers), tels qu’ils sont appelés, attendent que leur téléphone portable sonne pour un travail, font la course pour cliquer les premiers, puis se dissolvent en points bleus sur un GPS, filant à travers les rues, envoyés par des algorithmes vers leur nouveau lieu de travail – monter un meuble Ikea, faire la queue pour les nouveaux iPhones, lire à voix haute L’Étranger à des enfants gâtés, ou n’importe quel autre type de travail très court pour lequel quelqu’un peut payer.

Ces travailleurs précaires peuvent jouer au jeu de l’emploi encore et encore, parfois jusqu’à cinq fois par jour. Il n’y a aucune compensation pour le temps passé à « jouer » – c’est-à-dire chercher, actualiser, postuler. Tant que le travail est temporaire, le jeu ne s’arrête jamais. Il en va de même pour la population de SimCity : ils simulent ce travail pour que nous puissions jouer.

Mais même notre temps libre passé à jouer ressemble à du travail. La « prosommation », la pente glissante entre la production et la consommation, entre la participation et l’exploitation, est la marque de l’emploi du temps flexible dans les industries créatives d’aujourd’hui – celle du jeu incluse1.

Les joueurs dévoués sont souvent tacitement recrutés en tant que testeurs non payés des versions d’essai (aussi appelées « beta ») de l’industrie et comme contributeurs à ses modifications. Lors de la sortie désastreuse de la nouvelle version insuffisamment préparée de SimCity5 en 2013, il y a eu beaucoup de bugs – au dire de certains, toutes les améliorations techniques vantées par la publicité relevaient du mensonge – et de prosommateurs en colère. Electronic Arts a sous-traité le travail de recherche des dysfonctionnements à sa ruche de joueurs dévoués qui, après avoir acheté le jeu, ont découvert toutes les zones nécessitant un pansement. Ils ont dû mener le travail qu’Electronic Arts avait négligé avant la mise du produit sur le marché.

À la fin de la fable de Lem, l’ancienne cité miniature a colonisé la surface de la planète entière à son image. Le tyran lui-même a disparu, « comme si la terre l’avait avalé ». Le triomphe de la simulation conçue par Trurl est total. Est-ce le cas de celle de Wright ?

Un système d’exploitation pour la ville

Dans une conférence (intitulée Gamifying the World : From SimCity to the Future), Wright expliquait l’an dernier que les entreprises lui demandaient comment rapprocher leurs produits du jeu. Ils lui demandaient de rattacher son « moteur de simulation » à d’autres expériences, comme s’il s’agissait d’une sorte de mécanisme extérieur à l’expérience d’immersion du jeu. Le monde d’aujourd’hui, a-t-il déclaré, n’a pas besoin d’immersion dans le jeu pour s’échapper de la vie quotidienne : la vie elle-même est devenue un jeu. Ce que nous observons, expliquait Wright, c’est l’émergence d’une « réalité mélangée », pleine de jeux saturés en données personnelles.

Ce qu’il a oublié de mentionner, c’est que la spéculation sur la ville du futur est devenue un nouveau jeu – au moins pour les investisseurs pouvant se permettre d’y jouer. Le marché et la technologie de la ville intelligente exportable et téléchargeable sont toujours ouverts – et comme Wright le dirait, avec un « espace des possibles » maximum. Tout comme la stratégie de SimCity, où la meilleure gouvernance amène la meilleure croissance, les gouvernements apprennent la flexibilité et la combinaison d’entreprises. Avec l’effacement de l’histoire locale vient l’afflux d’investisseurs internationaux. Le Honduras, par exemple, a développé une « ville à charte » (charter city2), balayant toutes les lois et infrastructures existantes pour en implanter rapidement d’autres, plus technologiques – et dans ce but, même la Constitution a été amendée.

En Corée du Sud, le gouvernement parie sur un « nuage de données incarné » (incarnate data cloud), autrement connu sous le nom de ville de Songdo. Cette dernière, équipée d’une infrastructure informatique omniprésente, de capteurs de type synaptiques et d’une grande bande passante, est construite sur la croyance que la collecte de l’ensemble des données de ses habitants est une immense entreprise utile et rentable. Le matériel promotionnel (utilisant une perspective aérienne rappelant fortement SimCity) voit dans ces mines de données des ressources numériques exploitables pour s’enrichir ou abaisser « intelligemment » le niveau de consommation de ressources naturelles. En 2012, Songdo était le plus grand projet immobilier privé du monde.

Mais Songdo est autant un protocole qu’une ville : d’autres territoires peuvent « télécharger » ses plans. Ses technologies ont été achetées par d’autres villes avant que Songdo ait même été construite. Son plan général est exporté en Équateur ; pendant ce temps-là, la Chine a acheté des kits via des entreprises similaires pour construire ses villes au plus près du modèle de Singapour. Les nations se transmuent en villes transnationales démontables et portables. Avec la simulation émergeant comme le paradigme dominant, la matérialité et les expériences vécues deviennent obsolètes.

La foi de SimCity dans les algorithmes a été visionnaire. La valeur de la ville repose maintenant en partie sur l’ensemble des données qu’elle collecte au moyen des antennes relais et des capteurs incorporés. Spéculer sur la valeur future de ces données est ce qui en génère maintenant. En d’autres termes, ce qui est intelligent dans les villes intelligentes, c’est la croyance que n’importe quelle donnée, même si elle est insignifiante, deviendra un jour lucrative.

Les entreprises rivalisent pour capter différents ensembles de données, mais leurs récoltes n’ont qu’une série limitée d’applications intelligentes. C’est la raison pour laquelle l’ancien P.D.-G. de Sony, Nobuyuki Idei, a appelé à la création d’un nouveau logiciel universel de la ville, un « système d’exploitation de la ville » (city OS). Cette définition de l’urbanisme made in Silicon Valley semble très proche d’une version mise à jour de la simulation immersive de Wright. Un tel système d’exploitation de la ville universel servirait comme une plateforme sous-jacente pour la totalité de l’« internet des objets » – le réseau des appareils « intelligents » et des objets connectés à Internet. Ce serait un système total.

LivingPlanIT, start-up fondée par un ancien cadre de Microsoft, a développé ce qu’elle espère être le système d’exploitation urbain (urban operating system, UOS). Les applis, les bâtiments, les habitants, la circulation – tout serait connecté par le cloud. Le modèle économique de LivingPlanIT est de monétiser et de breveter cet UOS pour que les utilisateurs – de gros joueurs comme les gouvernements ou les investisseurs – puissent les télécharger.

Coder la ville

SimCity et les retombées de ces « systèmes d’exploitation de la ville » promettent une connaissance de la ville dans sa totalité : réduite à l’échelle d’un micro-processeur, dématérialisée en données du cloud, prévisibles et itératives. Pourtant, ces prétendues architectures numériques invisibles ne sont pas plus exemptes de politique ou d’histoire que leurs homologues analogiques. Comment comprendre la ville désordonnée, complexe, sans se tourner vers le passé ?

Alors que les conceptions technocratiques des villes deviennent une marchandise, on nous propose de choisir parmi les systèmes d’exploitation urbains dans lesquels nous voulons habiter. Le choix pourrait même être fait pour nous par la concurrence et les fusions-acquisitions. À Songdo, Cisco installe sa technologie TelePresence dans chaque appartement, en espérant que si elle est déjà partout, les gens vivront avec naturellement.

Dans ces villes du futur, ceux qui possèdent les systèmes d’exploitation seront ceux qui détiendront la propriété, l’argent et les moyens de production. En possédant vos données Sim, ils vous posséderont. C’est vers ces relations entre données et pouvoir – le pouvoir de se faire à son image – que nous devrions tourner notre attention.

Nous ne devrions pas nous demander à quoi ressemblerait notre ville rêvée sur SimCity, LivingPlanIT, ou tout autre UOS, mais ce que serait notre simulateur urbain idéal. En fonction de ses paramètres, déterminer qui la ville sert et qui sert la ville. Le but n’est plus de concevoir un imaginaire urbain : il s’agit désormais de coder le jeu.

  1. Sur le travail dissimulé des usagers du net par les géants de cette industrie, et la mise au travail sans rémunération du plaisir et du jeu, voir sur jefklak.org : « “Le digital labor est conçu pour ne pas avoir l’apparence d’un travail.” L’exploitation du moindre clic par l’industrie numérique ». Entretien avec Antonio Casilli. Propos recueillis par Judith Chouraqui et Xavier Bonnefond (NdT).
  2. Concept développé par Paul Romer, économiste américain connu pour sa théorie de la « croissance endogène ». Ce concept de « ville à charte » repose sur la fascination de la croissance économique de Hong Kong ou Schenzen, et propose en conséquence aux décideurs internationaux de construire des villes nouvelles fondées non pas sur les lois du pays, mais sur une « charte » dont le respect serait assuré par une institution municipale, et sur le volontariat des populations qui viendraient s’y installer. La charte puiserait dans les meilleurs modèles de gouvernance mondiaux et s’imposerait aux habitants. Pour une critique des « villes à charte », voir l’article de Sam Wetherell, « The Book of Paul », Jacobin, no 15-16, « Paint the Town Red! », automne 2014, p. 55-61 (NdT).

Source : Jef Klak.